Anthologie poétique

FRANCIS KREMBEL

Sans chercher

dans nos scories langagières
nous trouverons un jour sans chercher
un mot de cristal
amour sans ombre
ou infini silence stellaire

sous nos scories langagières
nous trouverons un jour sans chercher
brasillant
un petit feu
où un pauvre homme
pourra venir se chauffer

sans chercher
nous trouverons un jour
ce petit feu d'humanité

***

Un arbre plein d'inquiétude

tes feuilles tremblent
ta couronne bouge

il y a partout des bûcherons 
avec leurs cognées leurs tronçonneuses

la pluie acide te tombe dessus

tu es un arbre inquiet
tu es un arbre qui a perdu la paix


PIERRE DE RONSARD
(Sonnets pour Hélène - 1578)
Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre
Pour danser d'artifice un beau ballet d'amour,
Vos yeux, bien qu'il fût nuit, ramenèrent le jour,
Tant ils surent d'éclairs par la place répandre.

Le ballet fut divin, qui se soulait reprendre,
Se rompre, se refaire, et tour dessus retour
Se mêler, s'écarter, se tourner à l'entour,
Contre-imitant le cours du fleuve de Ménandre.

Ores il était rond, ores long, or étroit,
Or en pointe, en triangle en la façon qu'on voit
L'escadron de la grue évitant la froidure.
Je faux, tu ne dansais, mais ton pied voletait
Sur le haut de la terre; aussi ton corps s'était
Transformé pour ce soir en divine nature.


JULIEN GRACQ

La Terre Habitable

L’explorateur – J’ai vécu de peu de choses comme de ces quelques ruelles vides et béantes en plein midi qui s’ensauvageaient sans bruit dans un parfum de sève et de bête libre, leurs maisons évacuées comme un raz-de-marée sous l’écume des feuilles. Pareilles à ce panache de l’explosion d’une poudrière qui dégonfle une ville, de grandes masses de verdure orageuse roulaient un ciel sombre au-dessus des toits crevés. L’après-midi me trouve devant un haut mur de parc aveugle, tendant l’oreille, comme on surprend un bruissement de feuilles derrière l’oreille. A l’air libre, trempé soudain de soleil tournoyant comme par une fanfare, mes pieds amoureusement ravivant la pente secrète d’une colline longue comme une joue, je redescendais chaque soir au champs calme, les mains pleines comme celui qui touche une femme, appuyant le front encore, les yeux fermés, ainsi que le cœur manque et qu’on marche en dormant, au songe odorant et au vide sous le soleil de ce village accoudé à la forêt comme un après-midi d’été au balcon de sa nuit sauvage.

Moise – Les yeux fermés sous les feuilles fraîches de ses troènes, le chemin d’eau m’emportait chaque après-midi à reculons comme une Ophélie passée dans sa bouée de fleurs, dissolvant lentement du front les clôtures molles. Couché plus bas qu’aucune autre créature vivante sur l’oreiller fondamental, tombait sur moi la face des arbres comme la rosée d’un visage penché sur un lit de malade, et mettant le monde doucement à flot sur ma route comme un liège, j’étais fiancé aux anneaux sonores des ponts comme une gaze, de plein pied avec le museau bénin des vaches. L’ombre de la forêt sur la rivière mêlait à l’eau noire une douce tisane de feuilles mortes et d’oubli. Midi me trouvait dérivant au large ensoleillé de vastes grèves scintillantes, les mains closes sur le cœur, les paupières éclatantes de langueur, puis le somptueux froissement des roseaux dévorait les rives d’une palissade théâtrale de murmures, et mollement entravé comme par les tiges aux longues traînes, engourdi au fond d’une impasse verte, les doux maillons de soleil de l’eau qui me portait comme un ventre, comme un qui regarde au fond d’un puits redescendaient jusqu’à moi en se dénouant sur le visage d’une femme.

Roof-garden – Sur le rempart il y a un petit champ vert où poussent les églantines, les ravenelles, et les avoines de la nouvelle journée. Parfois coulant comme un fleuve jaune, parfois un écheveau sous des ongles d’air, parfois la paille douce d’une chevelure blonde prise dans un rouet. Avec le soir les chaumes sont un reposoir où montent les fumées charmantes de la ville comme les corolles d’un bombardement de fête et de silence, et par les archères ont voit le ciel écumer de nuages légers et les campagnes comme la poitrine d’une femme sous l’énorme chaleur. On épierre le champ à même sur le vide et la carapace des toits, et il y a des chemins couverts et des routes douces sur les herbes, les pierres, et la forêt balsamique des orties jusqu’à la plate-forme où le ciel sur la mer de paille est un orage mexicain, où l’air coule comme de l’huile dans la gueule d’un canon de bronze, et l’herbe folle au-dessus du fleuve frissonne sans cause comme l’épaule d’un cheval.

LOUISE ERDRICH

Marie Lazarre

Alors quand je suis allée là-bas, je savais que le poisson noir devait apparaître. De radieux panaches s’étaient soudés à moi. Pas une fille de la réserve n’avait jamais prié aussi fort. Il était inutile de chercher à m’ignorer plus longtemps. Je montais là-haut sur la colline avec les femmes en robe noire. Elles n’étaient pas plus claires que moi. Je montais là-haut pour prier aussi bien qu’elles. Parce que du sang indien, je n’en ai pas tant que ça. Et jamais elles n’avaient pensé qu’une fille de la réserve serait une sainte devant laquelle elles devraient s’agenouiller. Mais ce serait moi. Et je serais sculpté dans l’or massif. Avec des lèvres de rubis. Et mes orteils seraient de petits coquillages roses, et elles seraient forcées de descendre de leurs grands chevaux pour les baiser.

J’étais ignorante. Je n’avais pas loin de quatorze ans. L’étendue de ciel est à la taille de mon ignorance. Pure et immense. Et c’était justement cela – la pureté et l’immensité de mon ignorance – qui me fit monter au Couvent du Sacré-Cœur et me ramena vivante au pied de la colline. Car Jésus ne mordit peut-être pas à mon ameçon, mais les sœurs, elles, tentèrent de me bouffer toute cru.

Vous avez déjà vu un brochet mordre tellement fort que l’appât lui sort pratiquement par le derrière avant qu’on l’ait remonté? C’est ce qu’elles ont fait avec moi. Je n’aime pas trop employer cette ignoble comparaison, mais un jour j’ai vu un brochet le faire. Et c’est ce que sœur Leopolda a tenté pour me tenir à sa merci.

J’avais l’âme catholique vendue sur catalogue qu’on trouve chez une gamine élevée dans la forêt, et dont la seule idée est d’aller au bourg. Car la messe du dimanche est l’unique occasion où ma tante nous y emmenait, nous les enfants, en dehors de l’école, où nous étions coincés. Notre âme ne valait pas bien cher. Nous avions tellement hâte d’être là-bas que nous y serions allés à quatre pattes. Nous rêvions de passer au magasin, de lancer des capsules dans la poussière, de faire les pitres. Et, bien sûr, nous assistions à la messe.

Là où ils ont mis le couvent, c’est tout en haut de la plus haute colline, si bien que de ses fenêtre les sœurs peuvent voir l’essence même de la ville. Dernièrement, on a planté un brise-vent devant le bar « pour les besoins de l’assurance couvrant les tornades ». N’allez pas me raconter ça. Ce rideau de peupliers a été mis là pour cacher les buveurs pendant que se produit la métamorphose. Tandis qu’ils se muent en bêtes de somme. Pendant qu’ils boivent, ce corps leur tombe dessus, et puis en titubant ou en rampant ils quittent le bar, traînant un poids qui les empêche d’aller au-delà des peupliers. Ils ne tiennent pas à ce qu’un saint soit témoin de leur chute.

Toujours est-il que je suis montée. C’était un jour d’il y a longtemps. Il y avait une route pour les chariots à l’époque, qui serpentait tout en ornières vers le sommet de la colline où elles avaient leurs bâtiments de briques peintes. D’un blanc étincelant. Si blanc que le soleil ricochait en un tableau éblouissant pour vous faire tournoyer des formes derrière les paupières. La face de Dieu qu’on pouvait à peine regarder. Mais ce jour là il pleuvinait, je pouvais donc regarder tout à loisir. Je vis le côté moins attrayant. La chaux craquelée et les hirondelles nichant dans les extrémités brisées des avant-toits. Je vis les planches sciées à la taille des carreaux cassés et les arbres fruitiers, dénudés. Seule la robuste rhubarbe sauvage prospérait. La verge d’or se frottait à leurs murs. C’était un couvent pauvre. Je ne m’en aperçus pas alors, mais aujourd’hui je le sais. Comparé aux autres il était modeste, négligé, situé dans un coin perdu. C’était le bout du monde pour certains. Là où les cartes s’arrêtaient. Là où Dieu n’avait qu’à moitié participé à la création. Là où le Très-Bas avait mis la forêt obscure, l’alcool, les chiens sauvages, et les Indiens.

J’appris ensuite que le couvent du Sacré-Coeur était un débarras où l’on fourrait les religieuses qui ne s’adaptaient nulle part. Les religieuses qui ne cessaient de se plaindre ou qui perdaient la tête. Je me demanderait toujours, maintenant que je le sais, où elles avaient déniché Leopolda. Peut-être avait-elle balafré quelqu’un d’autre, tout comme elle m’avait laissé une cicatrice. Peut-être l’envoyait-on simplement mesurer, ici et là, la foi de ses sœurs, à la manière d’un vérificateur qui procède à des contrôles-surprises dans une usine. Car il n’existait pas plus pure mise à l’épreuve de l’endurance de quiconque, même quand les sœurs débutaient avec des voiles d’amour ridicules sur les yeux.

J’étais la fille qui croyait que le bas de l’habit noir de Leopolda l’aiderait à s’élever. Des voiles d’amour qui n’étaient rien d’autre qu’une haine pétrifiée par l’envie – j’étais comme ça. J’étais comme ces Indiens des forêts qui volaient le noir et saint chapeau d’un jésuite et en avalaient de petits morceaux pour se guérir de la fièvre. Mais le chapeau transmettait la variole et les tuait à force de foi. Des voiles de foi! J’avais ce genre de confiance en Leopolda. Elle n’était pas comme les autres. Les autres sœurs avaient depuis longtemps oublié Satan, et cessé d’attendre quelque chose de lui. Elles le croyaient endormi. Elles ne remarquaient jamais ses allées et venues. Mais Leopolda le suivait à la trace et connaissait ses habitudes, les esprits dans lesquels il se tapissait, les endroits profonds où il se cachait. Elle en savait aussi long sur lui que ma grand-mère, qui lui donnait d’autres noms et n’avait pas peur.

Dans sa salle de classe, sœur Leopolda était munie d’une longue perche de chêne servant à ouvrir les fenêtre hautes. A un bout, elle était munie d’un crochet en fer capable de tirer sur une mèche de vos cheveux ou de vous étrangler en vous agrippant par le col – tout ça de loin. Sœur Leopolda se servait de cette dangereuse perche-crochet pour attraper Satan par surprise. Il pouvait être entré à votre insu – par votre bouche, par votre nez ou par n’importe lequel des sept orifices -et s’insinuer dans votre esprit. Mais elle le verrait. Cette perche vous décervellerait par-derrière. Et lui, il suffoquerait, aveuglé, et prendrait la première chose qu’elle lui donnerait: de la souffrance. Elle avait une flopée d’enfants à peine capables de respirer quand elle prononçait le mot. J’étais la pire de tous. Elle disait toujours que le Très-Bas me voulait plus que tout autre, et j’en étais persuadée. Je sortais du lot. Le Malin était une chose courante à laquelle je croyais. Avant que je m’endorme, il lui arrivait de venir chuchoter à mon oreille dans l’ancienne langue de la forêt. J’écoutais. Il me racontait des choses qu’il ne racontait qu’aux Indiens. J’étais dans le secret de ses deux mondes. Je l’écoutais, mais j’avais confiance en Leopolda. Elle était vraiment la seule de la bande à laquelle il accordait un peu d’attention.

Il vint un jour, pourtant, où Leopolda fit tout basculer avec sa perche-crochet.

C’était une journée tranquille où chacun travaillait à son pupitre, quand j’entendis le Malin. Il s’était faufilé dans les placards du fond de la classe. Il grattouillait, grignotait des miettes dans nos poches, volait des boutons, faisait gicler son jus noir dans les doublures et les souliers. J’étais la seule à l’entendre, et je m’enhardis. Je souris. Je jetais un coup d’œil derrière moi, souris et levai en douce les yeux vers elle pour voir si elle avait remarqué quelque chose. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Car elle me regardait carrément. En reniflant. Elle avait un gros nez triste et osseux collé au milieu de la figure pour flairer le soufre et les mauvaises pensées. Elle l’avait senti sur moi. Elle se leva. Grande, pâle, du noir s’enfonçant dans le noir encore plus sombre encore du mur en ardoise dans son dos. Sa perche en chêne avait volé dans sa main. Elle m’avait vu jeter un coup d’œil au placard. Oh, elle savait. Elle savait exactement où il se trouvait. Je la regardai le regarder en pensée. Toute la classe observait la scène. L’œil fixe, elle évaluait la situation, suivait la bagarre. Et brusquement elle se raidit, se campa sur ses genoux fléchis, ramena son bras en arrière. Elle lança la perche en chêne qui siffla au-dessus de ma tête, et traversa le nuage de mes pensées. La perche creva la porte en bois mince du placard, et le crochet lourd et pointu lui entra dans le cœur. Je me retournai. Elle avait embroché sa propre bottine en caoutchouc noir, où il s’était réfugié tout au bout de sa pointe la plus sombre.

Quelque chose hurla dans ma tête. Perte et ténèbres. Je compris. J’allais souffrir pour se sourire.

Le Malin s’éleva avec force dans mon cœur. Je ne cillai pas quand la perche claqua. J’avais le crâne solide. Je ne bronchai pas quand sœur Leopolda me hurla à l’oreille. Je me contentais de hausser les épaules devant les fleurs de l’enfer. Il me voulait. Plus que tout il avait un besoin maladif de moi. mais alors elle commit le pire. Elle fit ce qui me mit à sa merci. Elle m’attrapa par le col et me tira à travers la pièce, les pieds battant l’air, pour me jeter dans le placard avec sa bottine noire et morte. J’étais là. La seule lumière venait d’une fente sous la porte. Je demandais au Très-Bas d’entrer en moi et de me fortifier l’esprit. Je lui demandai de retenir mes larmes car elles se bousculaient derrière mes yeux. Mais il avait peur de revenir là-dedans. Il avait peur de sa perche pointue. Et moi aussi, pour la première fois, j’avais peur de la perche de Leopolda. Je sentais le crochet glacé dans mon cœur. Qui pouvait passer au travers de la porte d’une minute à l’autre pour me tirer de là, comme un poisson mort au bout d’une gaffe, me ficher par terre comme un écureuil qui a pris un coup de fusil.

Je n’étais rien. Je reculai contre le mur autant que je pu. Je respirai la poussière de craie. Le bas de la grande cape noire de Leopolda me coupait la joue. Il m’avait abandonnée. La lance de Leopolda pouvait me trouver à tout moment. Son ouïe fine dirigerai le crochet dans le battement de mon cœur.

Quel était ce bruit?

Il emplit le placard, l’empli jusqu’à ce qu’il en déborde, mais je ne compris pas que la voix hurlante et gémissante était la mienne avant que la porte ne s’entrouvre, éclair de lumière, et que la sœur me hisse vers sa bouche aux senteurs de camphre.

« Il te veut, dit-elle. Voila la différence. Moi, je te donne de l’amour. »

L’amour. Le crochet noir. La lance passant en sifflant dans ma tête. Je vis qu’elle avait suivi le Très-Bas jusque dans mon cœur et l’avait jeté dehors. Ainsi mon cœur était désormais un nid vide où elle pouvait se cacher.

Bon, j’ai été faible. J’ai été faible quand je l’ai laissée entrer en moi, mais elle prit pied en moi. Difficile à déloger au fil des ans. Parfois je le sentais, lui – un frôlement d’ailes incertaines – mais sa voix ne s’imposait que rarement. C’était entre Marie et Leopolda à présent, et la lutte changea. Je commençai à comprendre que je n’avais pas choisi la bonne voie avec les fruits de l’enfer. Le véritable moyen de triompher de Leopolda était le suivant: j’entrerai la première au paradis. Et puis, quand je la verrai arriver, je fermerai les portes. Elle resterai dehors! Voila pourquoi en plus des courbettes qu’on me ferait, je voulais être une sainte sur l’autel.

Dans ce but, je montais en haut de la colline. Sœur Leopolda était la religieuse consacrée qui m’avait patronnée.

« Tu n’es pas vaniteuse déclara-t-elle. Tu es trop sincère pour cela, quand tu regardes dans la glace. Tu n’es pas intelligente. Tu n’as pas l’ambition de te tirer d’affaire. Tu as deux possibilités. La première, tu épouses un bon à rien d’Indien, tu lui fais des mômes, tu meurs comme un chien. Ou la seconde, tu peux te consacrer à Dieu.

-Je vais venir là-haut, lui répondis-je, mais pas pour la raison que vous croyez. »

J’aurais pu avoir n’importe quel gars de la réserve, à l’époque. Et j’aurais pu me débrouiller pour qu’il tienne à moi comme à la prunelle de ses yeux. J’étais belle. Et j’avais l’air blanche. Mais je voulais le cœur de sœur Leopolda. Et c’était comme ça: parfois je voulais son cœur par amour et par admiration. Parfois. Et parfois je voulais faire griller son cœur au bout d’un bâton noir.

Elle vint ouvrir la porte à laquelle on m’avait dit de sonner. J’étais plantée là avec mon baluchon. Elle me regarda de la tête aux pieds.

« Très bien, finit-elle par dire. Entre. »

Elle me prit par la main. Ses doigts ressemblaient à une touffe de poils à balai, tant ils étaient fins et secs, mais ils avaient une force surnaturelle. Je n’aurais pas pu me libérer d’une secousse si elle m’avait menée dans des salles de charbons chauffés à blanc. Sa force était une sorte de miracle pervers, car elle l’obtenait en jeûnant jusqu’à être maigre. A cause de cette pratique de la faim, ses lèvres avaient le brun d’une plaie et sa peau était d’une pâleur mortelle. Ses orbites était deux trous profonds dénués de cils dans un crâne à la peau tendue. Je vous ai déjà parlé du nez. Il dépassait largement et faisait paraître encore plus creux l’endroit où remuaient ses yeux, comme si elle regardait par le mauvais bout d’un canon de fusil. Elle me prit le baluchon des mains et le jeta dans un coin.

« Tu dormira derrière le fourneau, mon enfant. »

Il était énorme, comme une grande chaudière. Il y avait un petit lit de camp, juste derrière.

« On dirait qu’il peut faire bon là-bas, remarquais-je.

-Chaud. Oui.

-On va me donner un habit? »

Je voulais quelque chose dans le genre qu’elle portait. Du coton noir et ample. Son visage était pris dans des bandes blanches, et une crête en carton blanc empesé pendait au-dessus de son front tel un bec étincelant. Si possible je voulais un bec plus grand, plus long et plus blanc que le sien.

« Non, répondit-elle, en souriant de son grand sourire de crâne. Pas encore. Qui sait, nous pourrions ne pas te plaire. Ou tu pourrais ne pas nous plaire. »

Mais elle m’avait aimée, ou offert de l’amour. Et elle avait tenté de chasser le Très-Bas. J’avais donc confiance.

« J’hériterai de vos clés », assurai-je.

Elle me lança un regard sévère, et son sourire devint étrange. Elle siffla, en reprenant son souffle. Puis elle se tourna vers la porte,et détacha une clé de sa ceinture. C’était une clé énorme, qui ouvrait le cellier où était entreposée la nourriture.

A l’intérieur, il y avait toutes sortes de bonnes choses auxquelles je n’avais goûté qu’une fois ou deux dans ma vie. Je vis des bâtonnets de fruits secs, des bocaux d’écorces d’orange, des épices comme de la cannelle. Je vis des boites de biscuits secs avec des bateaux peints dessus. Je vis des légumes macérés au vinaigres. Des bocaux de harengs et de la couenne de porc. Il y avait du fromage, un gros morceau brun fabriqué avec le lait épais des chèvres. Et puis aussi les produits de tous les jours, en grandes quantités, la farine et le café.

Ce fut le fromage qui me mit dans tous mes états. Quand je le vis, j’en eus un creux au ventre. Ma langue ruissela. J’adorais ce fromage de chèvre plus que tout ce que j’avais mangé. Je le couvai des yeux. La courbe généreuse dans l’étamine à beurre.

« Quand tu hériteras de mes clés, dit-elle d’un ton aigre, en me claquant la porte au nez, tu pourras manger du fromage du prêtre tant que tu voudras.Puis elle parût réfléchir à ce qu’elle venait de faire. Elle me regarda. Elle prit la clé à sa ceinture et retourna couper un morceau de fromage qu’elle me mit dans la main.

« Si tu es gentille, tu en auras encore. Quand je serai morte et enterrée. »

Puis elle traîna dehors le gros sac de farine. Quand je terminai cette nourriture paradisiaque elle me dit de retourner mes manches et de me mettre à la besogne de Dieu. Nous travaillâmes en silence pendant un moment, à malaxer la pâte et à la pétrir à tour de bras sur des plaques de pierre.

« La besogne de Dieu remarquai-je au bout d’un moment. Si c’est ça alors je l’ai faite toute ma vie.

-Oui, mais avec le Démon dans ton cœur, répondit-elle. Pas Dieu.

-Comment le savez-vous? »

Mais je savais qu’elle le savait. Et je regrettai d’avoir mis la question sur le tapis.

« Je vois en toi comme dans du verre. Depuis toujours.

Tu ne le sais pas, poursuivit-elle au bout d’un moment, mais il est venu ici, et il boudait. Il est venu ici et il ruminait. Tu l’as amené avec toi. Il connaît ton odeur et il va faire une dernière tentative désespérée pour te récupérer. Défends-toi. » Elle me lança un regard furieux. Ses yeux étaient froids et étincelants. « Ne le laisse pas te toucher. Nous mettrons beaucoup de temps à nous débarrasser de lui. »

Je fis donc attention. Je fis attention de ne pas lui céder d’un pouce. Je récitais un rosaire, deux rosaires, trois, tout bas. Je récitais le Credo. Je récitais la moindre bribe de latin que je connaissais pendant que nous frappions la pâte de nos poings. Et pourtant, je laissais tomber la tasse. Elle roula jusque sous ce monstrueux fourneau en fer, qui était chargé jusqu’à la gueule pour mettre le pain à cuire.

Et elle se précipita sur moi. Elle vit qu’il s’était faufilé dans mon inattention.

« Notre belle tasse dit-elle. Va la chercher, Marie ».

Je tendis la main pour prendre le tisonnier et sortir la tasse de sous le fourneau. Mais en même temps l’angoisse me noua le ventre. Et, de fait, le long bras de Leopolda passa devant moi comme un fouet. Le tisonnier sauta dans sa main.

« Vas-y, dit-elle. Vas-y avec le bras. Et quand ta chaire sera brûlante, souviens-toi que les flammes que tu sens ne sont qu’une fraction de la chaleur que tu sentiras dans son étreinte diabolique. »

Elle agissait toujours ainsi, pour vous donner des leçons. Je ne fus donc pas étonnée. C’était du théâtre, de toute façon, parce qu’en dessous, près du sol, un poêle n’est jamais très chaud. Ils ne sont pas construits comme ça. Autrement, le plancher brûlerait. Je répondis oui, et me mis à plat ventre pour passer le bras en dessous. Je comptais ramasser la tasse en vitesse et me relever d’un bond, avant qu’elle invente une nouvelle leçon, mais voilà. J’avais beau tâtonner pour trouver la tasse, ma main se refermait sur le vide. La tasse restait introuvable. J’entendis son pas approcher, un pas lent. J’entendis le crissement de gros cuir de son soulier, le petit flap quand les plis de sa lourde jupe se rassemblèrent, un filet de sable fin couler, quelque part, peut-être dans ses entrailles, et j’eus peur. Je tentais tant bien que mal de me relever, mais son pied vint se poser doucement derrière mon oreille, et je fus repoussée vers le bas. Le pied descendit plus fermement à la base de mon cou, et l’on me retint.

« Tu es comme moi autrefois, dit-elle. Il te veut énormément.

-Il ne me veut plus, assurai-je. Il a eu son content. J’ai trouvé la tasse! »

J’entendis la valve s’ouvrir, l’air qui entrait dans un sifflement, et sus que j’aurais mieux fait de me taire.

« Tu mens, dit-elle. Tu es froide. Il y a une méchante glace qui se fige dans ton sang. Tu n’as pas une once de dévotion pour Dieu.. Rien que du désir sauvage, froid et ténébreux. Je le sais. Je sais ce que tu ressens. Je vois la bête… la bête me regarde par tes yeux, parfois. Froide. »

Le raclement impatient du métal. Il me fallut un moment pour savoir d’où il venait. Dessus du fourneau. Bouilloire. Leçons. Elle se maintenait d’aplomb avec le tisonnier. Je le sentais comme une absolu certitude, s’enfonçant dans le plancher. Je ne lui rappellerais pas les tisonniers. J’entendis arriver l’eau, s’écoulant du bec, refroidissant en tombant, mais toujours bouillante quand elle frappa. Je dus me contracter sous le pied de Leopolda, car elle me remit d’aplomb, et ensuite le tisonnier frappas un petit coup près de mon bras comme pour servir de guide.

« Pour réchauffer ton cœur de cendre glacial », dit-elle.

Je sentis combien elle serait patiente. L’eau arriva. Ma tête se vida entièrement. Une fois encore. Mon unique pensée était que la bouilloire refroidirait petit à petit dans sa main. C’était insupportable. Je me mordis les lèvres pour ne pas lui offrir la satisfaction d’un son. Elle me donna une raison de plus de me taire.

« Si tu mouftes, je vais l’ébouillanter pour le sortir de ta tête, promit-elle, en te remplissant l’oreille d’eau. »

N’importe quelle imbécile aurait dégringolé la colline à la minute même où Leopolda relâchait la pression de son talon. Mais j’étais déjà prisonnière de son intelligence obscure. Je n’arrivais pas à mettre deux idées bout à bout. J’avais prié si fort, je crois, que j’avais cassé un rouage dans ma tête. J’avais prié quand son pied écrasait ma gorge. Quand ma peau avait éclaté. J’avais même prié quand j’avais entendu le vent passer, en hurlant, dans les nids d’oiseaux défoncés. Je ne m’arrêtais pas jusqu’à ce qu’une lumière pure tomba en tournoyant avec lenteur, derrière mes paupières. La face de Dieu. Mais cela n’interrompit pas mes louanges incessantes. Des mots vinrent. Des mots vinrent de nulle part et envahirent ma tête.

A présent, je savais prier bien mieux que n’importe laquelle d’entre elles. Qu’elles toutes lancées à fond. C’était prouvé. Stupéfaite, je me tournais vers Leopolda quand elle me laissa me relever. Mes pensées s’étaient envolées, et pourtant je me souviens à quel point j’étais étonnée. Des larmes luisaient dans ses yeux, tout au fond, comme le reflet qui s’enfonce dans un puits.

« C’était tellement dur, Marie », dit-elle d’une voix hachée. Ses mains tremblaient. La bouilloire claqua bruyamment sur le fourneau. « Mais j’ai versé toute l’eau. Je crois qu’il est parti.

-J’ai prié, répondis-je bêtement. J’ai prié très fort.

-Oui mon petit, je sais. »

Nous restâmes assises en silence car nous étions à court de mots. Nous laissâmes lever la pâte avant de l’aplatir. Leopolda me donna un bol de bouillie, sortit le saucisson d’un placard spécial fermé à clé, et le porta aux sœurs. Elles étaient au bout du couloir, à mâcher leur saucisson, et je les entendais. J’entendais leurs dents mordre dans leur pain et leur viande. Je ne pouvais pas bouger. Mon corsage était sec mais le tissu collait à mon dos et je n’arrivais pas à mettre deux idées bout à bout. Je perdais la capacité de comprendre comment fonctionnait le cerveau de Leopolda. Elle était passée devant moi avec son tisonnier, et je ne serai jamais une sainte. J’étais désespérée. Je sentais que je n’avais pas de voix intérieure, rien pour me guider, pas de ténèbres, pas de Marie. J’étais sur le point de jeter cette bouillie de maïs aux oiseaux et de filer quand la vision apparut, étincelante, dans ma tête.

Je dégoulinais d’or. Mes seins étaient nus et leurs pointes lançaient des éclairs et clignotaient. Des diamants en recouvraient le bout. Je pouvais traverser des vitres. Je pouvais traverser des fenêtres. Leopolda était à mess pieds, avalant le verre derrière chacun de mes pas. Je passais à travers une autre vitre, et une autre encore. Le verre qu’elle avalait, broyait et coupait jusqu’à ce qu’il ne reste plus de ses entrailles affamées qu’une fine poussière. Elle toussa. Elle toussa un nuage de poussière. Et puis elle ne fut plus qu’une guenille noire qui claquait, accrochée à des barbelés, suspendue là pendant une éternité, et finalement désintégrée dans le vent.

Je vis cela, bouche bée, le regard perdu dans les branches d’arbres languissantes.

« Lève-toi! Hurla-t-elle. Cesse de rêver. Il est temps d’enfourner le pain.

Deux autres sœurs étaient entrées avec elles, de grandes femmes aux mains comme des pagaies. Elles égalisaient et aplanissaient le foyer sous les grandes mâchoires du four.

« Qui c’est, celle-là? demandèrent-elles à Leopolda. Elle est à toi?

-Elle est à moi, répondit Leopolda. Une très brave fille.

-Comment t’appelles-tu? me demanda l’une d’elles.

-Marie

-Marie. Étoile de la mer.

-Elle brillera, assura Leopolda, quand nous aurons brûlé la noire corrosion. »

Les autres rirent, mais d’un air hésitant. C’étaient des françaises douces et robustes qui ne comprenaient pas les plaisanteries tordues de Leopolda, mais lui répondaient en marmonnant avec respect. Je savais qu’elles ne croiraient pas ce qu’elle avait fait avec la bouilloire. C’était hors de question. Alors je ne soufflai mot.

« Elle est docile », remarquèrent-elles en français, d’un ton approbateur, en partant amidonner le linge.

« C fait mal? » me demanda Leopolda dès qu’elles eurent franchi la porte.

Je ne répondis pas. La douleur me donnait la nausée.

« Viens », dit-elle.

La bâtisse était à présent tout à fait silencieuse. Je gravis derrière elle l’étroit escalier jusqu’à un couloir de petites pièces, une quantité de portes.. Sa cellule était la plus silencieuse, tout au bout. A l’intérieur, l’air sentait le renfermé, comme si la porte n’avait pas été ouverte depuis des années. Il y avait une paillasse rudimentaire, une minuscule bibliothèque avec un portrait de Saint François accroché au-dessus, un rameau de buis dépenaillé, un tabouret pour s’asseoir, un crucifix. Elle me demanda d’ôter mon corsage et de m’installer sur le tabouret. Ce que je fis. Elle pris un pot d’onguent dans la bibliothèque et se mit à l’étaler sur mes brûlures. Ses mains décrivaient des cercles lents et larges et stoppaient la douleur. Je fermais les yeux. Je m’attendais à voir l’obscurité. La paix. Mais non, la vision se dressa de nouveau. Ma poitrine avait toujours ses embouts de diamant. Je passais à travers les fenêtres. Leopolda mâchait les débris que je laissais derrière moi.

« Je pars, annonçais-je. Laissez-moi partir. »

Mais elle me retint.

« Ne pars pas dit-elle à la hâte. Non. Nous n’en sommes qu’au début. »

Je faiblissais. Mes pensées tourbillonnaient pitoyablement. La douleur avait entretenu ma force, et au fur et à mesure qu’elle me quittait je commençai à l’oublier; je n’arrivais pas à tenir bon. Je commençais à me demander si Leopolda m’avait réellement ébouillantée avec la bouilloire. Je ne m’en souvenais pas. S’en souvenir semblait être ce qu’il y avait de plus important au monde. Mais le souvenir m’échappait. L’eau bouillante. L’eau versée. Cela commença à s’effacer. J’avais l’impression que mon esprit se dégondait, battait au vent, pendait par les cheveux de ma douleur. D’une torsion, je m’arrachais aux mains de Leopolda.

« Il a toujours été en vous, dis-je. Bien plus qu’en moi. Il vous voulait encore plus. Et maintenant il vous a. Arrière! »

Je criais ces mots, attrapai mon corsage et franchis la porte au pas de course en jetant le vêtement sur mon corps. Je dévalais l’escalier et entrai même dans la cuisine, malgré tout ce que je pouvais me raconter, je ne réussis pas à passer la porte. Ce n’était pas terminé. Et elle savait que je ne partirai pas. Son pas silencieux arrivait juste derrière moi.

« Il faut sortir le pain du four, maintenant », dit-elle.

Elle faisait comme s’il ne s’était rien passé. Mais pour la première fois je m’étais faufilée par une fissure qu’elle avait oubliée dans ses ténèbres. J’avais touché un doute. Sa voix était si basse et si fragile qu’elle se brisa en fin de phrase.

« Aide-moi, Marie », articula-t-elle lentement.

Mais je ne l’aiderais pas, alors même qu’elle avait tranquillement boutonné mon corsage dans le dos et fourré dans mes mains les grosses moufles en tissu servant à sortir les pains du four. J’aurais pu me sauver à toutes jambes, à ce moment là. Mais je n’en fis rien. Je savais que quelque chose était près d’être achevé. Que quelque chose allait se passer. Mon dos était un mur de flammes bourdonnantes. J’étais en train de me retourner. Je la regardais prendre dans une main la longue fourchette, pour tapoter les pains. Dans l’autre main elle serrait le tisonnier noir lui servant à attraper les moules.Leopolda irait valdinguer la tête la première. Et ce serait un millionième de la chaleur qu’elle sentirait quand elle finirait par s’effondrer dans son étreinte diabolique.

Les saints connaissent ces numéros là.Elle se pencha en avant, la fourchette tendue. Je lui envoyai un coup de pied, de toutes mes forces. Elle vola à l’intérieur. Mais le tisonnier qu’elle tenait à bout de bras alla heurter la paroi du fond en premier, et elle rebondit. Le four n’était pas aussi profond que je l’avais cru.

Il y eût un moment où je ressentis une sorte de fine et brûlante déception, comme lorsqu’un poisson se dégage de l’hameçon. Sauf que c’était moi qui serais perdue. Elle était effroyablement silencieuse. Elle tournoya sur elle-même. Son voile avait des bords tranchants. Elle tenait le tisonnier dans une main. dans l’autre, elle tenait la longue fourchette pointue dont elle se servait ^pour tapoter la croûte délicate des pains. Son visage se renversa sur ses épaules. Son visage vira au bleu. Mais les saints ont l’habitude des miracles. Je n’avais pas peur du tout.

Si je devais être perdu, que les diamants coupent!! Qu’elle mange donc du verre brisé!

« Putain de Jésus-Christ! Hurlai-je. Mets-toi à genoux et implore! Lèche le sol! »

C’est alors qu’elle m’embrocha la main avec la fourchette, puis amena le tisonnier sur le côté de ma tête, et m’assomma.

Une demi-heure avait dû s’écouler quand je repris connaissance. Tout était si étrange Si étrange que je peux à peine le raconter tant le souvenir est délicieux. Car quand je repris connaissance, voici ce qui se passait. On me vénérait. J’avais, je ne sais comment, obtenu l’autel d’une sainte.

J’étais allongée sur le canapé inconfortable du bureau de la mère supérieure. Je regardais autour de moi. Apparemment, mon rêve le plus cher s’était réalisé. Les sœurs du couvent étaient agenouillées devant moi. Sœur Bonaventure. Sœur Dympna. Sœur Cecilia Sainte-Clair. Les deux Françaises aux mains comme des pagaies. Elles étaient à genoux. Des capes noires étaient jetées sur quelques unes des têtes. Mon nom vrombissait d’un bout à l’autre de la pièce, à la façon d’une grosse mouche d’automne, qui se posait au bout de leur langue, entre les mots latins, bourdonnait en remontant le long des lourds rideaux sombres comme du sang, tournoyaient autour de leurs petites têtes bichonnées. Marie! Marie! Une fille jetée dans un placard. Qui avait peur d’une bottine en caoutchouc. Qui était à demi vaincue. Une filles arrivée par la porte de service, là où elles jetaient leurs ordures. Marie! Qui n’avait jamais trouvé la tasse. Qui devait manger leur bouillie froide. Marie! Leopolda avait le visage enfoui dans ses doigts. Saint Marie des Divines Eaux Grasses! Saint Marie de la Fourchette à Pain. Saint Marie du Dos Brûlé et du Derrière Ébouillanté!

Je me tordis de rire.

Elles levèrent les yeux. Le saint enfer tout entier se déchaîna quand elles me virent réveillée. Je ne comprenais toujours pas se qui se passait. Elle me regardaient, et parlaient, mais ce n’était pas à moi.

« Les marques… »

« Sa main est fermée. »

« Je ne peux pas voir. »

Je n’étais pas assez bête pour demander de quoi elles parlaient. J’étais incapable de dire pourquoi je reposais sur des draps blancs. J’étais incapable de dire pourquoi elles m’adressaient leurs prières. Mais je vous l’avoue: je trouvais ça parfaitement normal. J’étais comme ça. Je levai la main, comme dans mon rêve. Elle était toute molle de sainteté.

« Que la paix soit avec vous. »

Mon bras n’était que sang séché du poignet jusqu’au coude. Et il était douloureux. Leurs visages se tournèrent telles de plates fleurs d’adoration pour suivre les mouvements de ma main. Je la laissai se balancer en l’air, donner une bénédiction de sainte. Je m’y étais entraînée. Je savais exactement comment procéder.

Elles murmurèrent. Je poussai un soupir et un rai de lumière dorée, brusquement tombé de la fenêtre embuée, vint baigner mon visage. Un parfait coup de chance! Elles avaient besoin d’être convaincues.

Leopolda était toujours agenouillée au fond de la pièce. Les doigts à demi enfoncés dans sa gorge. Laissez moi vous dire qu’une sainte a les sens aussi aiguisés qu’un loup. Je savais que je la tenais désormais à ma merci. Peu importait ce qui s’était passé. La dernière chose dont je me souvenais c’était qu’elle avait volé hors du four et m’avait embrochée. C’était on ne peut plus vrai.

« Avancez sœur Leopolda. » J’agitai ma plaie divine. Elle saigna quand je rouvris la mince cicatrisation. « Agenouillez-vous à côté de moi. »

Elle s’agenouilla, mais manifestement son larynx ne fonctionnai pas, car sa bouche s’ouvrit, se referma, s’ouvrit, mais pas un son n’en sortit. Le noble plaisir dont j’avais lu qu’il convenait à une sainte noua ma gorge. Leopolda était incapable de parler Mais elle était vaincue. Cela se voyait dans ses yeux. Elle me fixait à présent dans la haine infinie dégagée par la roue de poussière diabolique qui tournait follement dans le vide de son être.

« Que désirez-vous donc me dire? » demandai-je.

« J’ai informé mes soeur de ta passion, réussit-elle à prononcer, d’une voix étranglée. Que les stigmates… la marque des clous… sont apparus dans ta paume et que tu es tombée en pâmoison devant la divine vision.

-Oui », dis-je avec curiosité.

Et puis, au bout d’un moment, je compris.

Leopolda avait trouvé son salut grâce à sa vive intelligence. Elle avait été témoin d’un miracle. Elle avait caché la fourchette et raconté cette histoire aux autres. Et évidemment elles l’avaient cru, car elles ne connaissaient rien des allées et venues de Satan ni des endroits où il cherchait refuge..

-Moi aussi, je l’ai vu, dit l’autre, avec beaucoup de satisfaction. » Elle poussa un soupir discret. « Si seulement c’était moi. »

Leopolda était agenouillée, très droite, le visage en feu et convulsé, fontaine à peine retenue d’un poison foudroyant.

« Le Christ a apposé sa marque », convins-je.

Je lui fit sous le nez le sourire suffisant d’une sainte. Et puis je la regardai. Ce fut là mon erreur.

Car je la vis, agenouillée. Leopolda avec son âme semblable à une bottine de caoutchouc. Avec son visage de rat affamé. Avec ses yeux désespérés se noyant dans les puits profonds de son immoralité. Après moi, il n’y aurait plus personne. Et je m’en irais.. Je vis Leopolda agenouillée au milieu du désordre de son amour.

Mon cœur avait failli jaillir hors de ma poitrine, entraîné par la noirceur de ma joyeuse flamme. Maintenant il retombait. J’avais pitié d’elle. La pitié se tordait dans mon ventre comme cette perche-crochet avait été plongée en moi. J’étais piégée. C’était un sentiment bien pire que n’importe quelle quantité d’eau bouillante, pire que d’être embrochée. Et pourtant, pourtant, ce fut plus fort que moi. J’avais déjà souri avec l’indulgence doucereuse d’une sainte. Je m’entendis parler avec douceur.

« Recevez la dispensation de mon sang sacré », murmurai-je.

Mais le cœur n’y était pas. Ni la joie quand Leopolda se courba pour toucher le sol. Pas d’obscur jaillissement. Je retombais contre les blancs oreillers. Une poussière blanchâtre tourbillonnait dans les rayons de lumière. Ma peau était poussière. Poussière mes lèvres. Poussière les cuillers sales au bout de mes pieds.
Lève-toi! pensai-je. Lève-toi et marche! Cette poussière est infinie.

SAPPHÔ

Ode à L’aimée

Mes yeux sont éblouis: ils goûtent le bonheur 
des dieux
cet homme qui devant toi,
prend place, tout près de toi écoute, captivé,
la douceur de ta voix

et le désir d'aimer qui passe dans ton rire. Ah!
c'est bien pour cela, 
un spasme étreint mon cœur dans ma poitrine.
Car si je te regarde, même un instant, je ne puis 
plus parler,

mais d'abord ma langue est brisée, voici qu'un feu
subtil, soudain a couru en frisson sous ma peau.
Mes yeux ne me laissent plus voir, un sifflement
tournoie dans mes oreilles.

Une sueur glacée couvre mon corps, et je 
tremble, 
toute entière possédée, et je suis
plus verte que l'herbe. D'une morte j'ai presque
l'apparence.

Mais il faut tout risquer

(Traduction par Yves Battistini)

LOUISE LABÉ

Sonnet VIII

Je vis, je meurs: je me brule et me noye.
J'ay chaut estreme en endurant froidure:
La vie m'est trop molle et trop dure.
J'ay grans ennuis entremeslez de joye:

Tout à coup je ris et je larmoye,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure:
Mon bien s'en va, et à jamais il dure:
Tout en un coup je seiche et je verdoye.

Ainsi Amour inconstamment me meine:
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me treuve hors de peine.

Puis quand je croy ma joye estre certeine,
Et estre au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur

JORGE LUIS BORGES

Insomnie

En fer!
Elle doit être en fer, soutenue d'énormes arcs-boutants de fer, cette nuit, 
pour ne pas être crevée, défoncée 
par tout ce qu'on vu mes yeux gorgés, 
par la dure foule morte qui la peuple insupportablement. 

Mon corps a fatigué les niveaux, les températures, les lumières: 
dans les wagons d'un long chemin de fer, 
dans un banquet d'hommes qui se haïssent, 
au fil émoussé des banlieues, 
dans la touffeur d'un jardin aux humides statues, 
dans la nuit bondée de chevaux et d'hommes. 

L'univers de cette nuit a l'amplitude 
de l'oubli et la précision de la fièvre. 

Je cherche en vain à me distraire de mon corps 
et de la vigilance d'un incessant miroir 
qui le prodigue et qui le guette; 
je voudrais oublier une maison qui répète ses patios, 
un monde qui se poursuit jusqu'à cette banlieue éclatée, 
jusqu'à ces rues informes, boue honteuse où se lasse le vent. 

J'attends en vain 
les désintégrations et les symboles qui précèdent le sommeil. 
L'histoire universelle continue: 
les minutieux cheminements de la mort dans les caries dentaires, 
la circulation de mon sang et des planètes.

 (J'ai haï l'eau crapuleuse d'une mare, 
j'ai détesté vers le soir le chant de l'oiseau.) 

Les faubourg du Sud, ces incessantes lieues épuisées, 
lieues de pampa ordurière et obscène, lieues d'exécration, 
ne veulent pas quitter le souvenir. 
Lots inondables, masures entassées comme des chiens, mares d'argent fétide: 
je suis la détestable sentinelle de ces immobilités. 

Barbelés, terre-pleins, papiers morts, rebuts de Buenos Aires. 

Je crois ce soir à la terrible immortalité: 
personne n'est jamais mort, aucun homme, aucune femme, aucun mort, 
parce que cette inévitable réalité de fer et de boue 
doit transpercer l'indifférence des endormis ou des morts 
- eussent-ils pour abri la corruption ou les siècles - 
et les condamner à une veille épouvantable. 

D'informes nuages couleur lie-de-vin aviliront le ciel; 
il va faire jour sous mes paupières serrées.

Androgué 1936 (Mis en vers français par Ibarra)

OSSIP MANDELSTAM

Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays,
Et l'on ne parle plus que dans un chuchotis,

Si jamais l'on rencontre l'ombre d'un bavard
On parle du Kremlin et du fiers montagnard.

Il a les doigts épais et gras comme des vers
Et des mots d'un quintal précis comme des fers.

Quand sa moustache rit, on dirait des cafards,
Ses grosses bottes sont pareilles à des phares. Les chefs grouillent autour de lui - la nuque frêle.
Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle.

L'un siffle, un autre miaule, un autre encore geint -
Lui seul pointe l'index, lui seul tape du poing.

Il forge des chaînes, décret après décret...
Dans les yeux, dans le front, le ventre et le portrait.

De tout supplice sa lippe se régale.
Le géorgien a le torse martial.

(Novembre 1933Traduction par François Kérel)

ANNA AKHMATOVA

L’amour

C'est parfois un serpent magicien
,Lové près de ton cœur.
C'est parfois un pigeon qui roucoule,
Sur la fenêtre blanche.

C'est parfois sous le givre qui brille
La vision d'une fleur.
Mais il mène, en secret, à coup sûr,
Loin de la joie tranquille.

Il sait pleurer si doucement
Dans la prière du violon,
Il fait peur quand on le devine
Sur des lèvres que jamais on n'avait vues.

1911 (‘Traduction Jean-Louis Backès)

BORIS VIAN

Je voudrais pas crever / Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique / Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu / Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent / Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever / Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune / a un côté pointu
Si le soleil est froid / Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre / Sans avoir essayé
De porter une robe / Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé / Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe / Dans des coinstrots bizarres
Je voudrais pas finir / Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies / Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais / Ne me feraient de peine
Si si si je savais / Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi / Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie / Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer / Où valsent les brins d'algue
Sur le sable ondulé / L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle / L'odeur des conifères
Et les baisers de celle / Que ceci que cela
La belle que voilà / Mon Ourson, l'Ursula
Je voudrais pas crever / Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche / Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux / J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux / Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé / Les roses éternelle
La journée de deux heures / La mer à la montagne
La montagne à la mer / La fin de la douleur
Les journaux en couleur / Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore / Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs / Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes / Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs / Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre / Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir /

Et moi je vois la fin / Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche / Et qui m'ouvre les bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever / Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté / Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort / Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté / La saveur de la mort...

CLARICE LISPECTOR

Un Apprentissage ou Le Livre des plaisirs

( … ) Enfin elle vit: du sang pur et violet coulait d’une betterave écrasée sur le sol. Mais son regard se fixa sur le panier de pommes de terre. Elles avaient des formes variées et des couleurs nuancées. Elle en prit une à deux mains, la pelure ronde était lisse. La peau de la pomme de terre était beige, et fine comme celle d’un enfant nouveau né. Et de plus en la maniant, Lori sentait dans ses doigts la presque insensible existence intérieure de petits bourgeons, invisibles à l’œil nu. Cette pomme de terre était très belle. Elle ne voulut pas l’acheter parce qu’elle ne voulait la voir s’abimer chez elle et encore moins la cuisiner.

La pomme de terre naît à l’intérieur de la terre.

Et là résidait une joie qu’elle apprit sur l’instant: la pomme de terre naît à l’intérieur de la terre. Et à l’intérieur, si on l’épluchait, la pomme de terre était plus blanche qu’une pomme pelée.

La pomme de terre était la nourriture par excellence. Voilà ce quelle apprit, et c’était comme un léger alléluia.

Elle se dressa parmi les centaines de personnes du marché, par l’effet d’une croissance en elle. Elle s’arrêta un moment devant l’étal des œufs

Ils étaient blancs. A l’étal des poissons elle plissa les yeux tout en aspirant de nouveau l’odeur de marée qu’ils exhalaient et cette odeur était leur âme après la mort.

Les poires étaient si replètes d’elles-mêmes que, dans cette maturité elles baignaient presque dans leur jus. Lori en acheta une et sans attendre donna un premier coup de dent dans la chair du fruit qui céda totalement. Lori savait que seul celui qui avait une poire succulente la comprendrait. Et elle en acheta un kilo. Ce n’était peut-être pas pour les manger chez elle., c’était pour décorer, et pour les regarder encore pendant quelques jours.

Comme si elle était un peintre qui venait de sortir d’une phase abstraite, à présent, sans être figurative, elle venait d’entrer dans un nouveau réalisme. Dans ce réalisme chaque chose du marché avait une importance en soi, reliée à un ensemble – mais quel était cet ensemble? Du moment qu’elle ne le savait pas, elle se mit à s’intéresser à des objet et des formes, comme si ce qui existait faisait partie d’une exposition de peinture et de sculpture. Alors l’objet en bronze – à l’étal des bibelots elle vit la petite statue mal faite – l’objet qui était en bronze lui brûlait presque les mains, tant elle avait de plaisir à le manier. Elle acheta un cendrier en bronze, car la statue était vraiment trop moche.

Et soudain elle vit les navets. Elle regardait tout jusqu’à se gorger de la plénitude de voir et de palper les fruits de la terre. Chaque fruit était insolite, bien que familier et à elle. La plupart avaient un extérieur destiné à être vu et reconnu. Ce qui enchantait Lori. Parfois elle se comparait aux fruits, et méprisant leur apparence externe, elle se mangeait internement, emplie du jus vivant comme si elle essayait de sortir d’une réalité différente qui avait duré le temps de sa vie jusqu’alors. ( … ) Au début il l’avait traitée avec une délicatesse et un sens de l’attente comme si elle était vierge. Mais très vite la faim de Lori fit oublier à Ulysse toute sa gentillesse et c’est avec une voracité sans joie qu’ils s’aimèrent pour la deuxième fois. Et comme si cela ne suffisait pas, puisqu’ils avaient attendu si longtemps, presque aussitôt ils se possédèrent réellement à nouveau, cette fois avec une joie austère et silencieuse. Elle eut la sensation de perdre tout le poids de son corps comme une figure de Chagall. ( … )

(traduction par Jacques et Teresa Thiérot)

DÖGEN

La Présence au monde

Le temps d’une présenceUji – Un buddha ancien dit: « Avec le temps, je m’élève plus haut que les cimes des monts; avec le temps je descends plus profond que les fonds des mers. Avec le temps, je prends l’aspect de l’esprit guerrier; avec le temps, je revêts le corps doré de seize pieds. Avec le temps je me fais bâton ou balayette; avec le temps, je deviens pilier ou lanterne. Avec le temps, je me confonds avec toute personne ordinaire; avec le temps, je me fais un avec l’étendue terrestre et la voûte du ciel. (…)

Dès lors que nous-mêmes sommes rangés à la place correcte, nous pouvons en faire autant avec le monde entier. Nous nous apercevons alors que chaque personne et chaque chose dans ce monde ont un temps qui leur est propre. Aussi nombreuses qu’elles soient, les choses ne s’entravent pas l’une l’autre; aussi multiple qu’ils soient, les temps ne s’entravent pas l’un l’autre. Par conséquent, autant l’esprit s’initie dans le temps, autant le temps s’initie dans l’esprit. Il en va de même pour la pratique de l’ascèse dans l’accomplissement de la Voie. Dès lors que moi-même suis rangé à la place correcte, je peux le voir en toute clarté. Et il en va de même pour le principe de la Voie selon lequel tout moi individuel participe du temps. En vertu de ce principe authentique, nous devons apprendre d’expérience que le monde dans son ensemble comprend d’innombrables phénomènes et de nombreux signes, chaque phénomène en particulier fait partie intégrante de ce monde dans son ensemble.

Suivre ce mouvement de balancier, tel est le point de départ de notre pratique qui mène à l’éveil. Dès que nous sommes entrés dans ce domaine authentique, chaque signe et chaque phénomène se découvrent comme uniques. Or, le phénomène peut être saisi, il peut aussi nous échapper; le signe peut être saisi, il peut aussi nous échapper. C’est uniquement en ce moment même, dans l’immédiat, que chaque temps d’une présence, et tous sans exception, se confondent dans le temps intégral. Les signes présents et les phénomènes présents dans leur ensemble constituent le temps. Tout ce qui est présent dans le monde entier constitue le temps qui se succède d’instant en instant et, de proche en proche, aboutit ici et maintenant. (…)

Nous ne devons pas nous contenter de l’explication que le temps fuit et s’éloigne, nous ne devons pas nous contenter d’apprendre que la fuite vers le passé est une qualité propre au temps. Livré à lui-même, le temps ne fait que fuir vers le passé, il serait donc nécessairement lacunaire. C’est ce qui arrive lorsque vous ne faites pas le moindre effort pour suivre le parcours sur la voie du temps d’une présence, car vous vous contentez de tirer leçon des traversées passées, sans plus. Pour l’essentiel, je dirais: tout ce qui est présent dans le monde entier constitue une succession d’instants. Chaque chose a le temps d’une présence qui lui revient en propre, et donc moi aussi j’ai le temps d’une présence qui est le mien. Le mérite de tout temps d’une présence est de suivre un parcours continu, autant dire que le temps passe ininterrompu d’aujourd’hui à demain et d’aujourd’hui à hier, ou encore d’hier à aujourd’hui, d’aujourd’hui à aujourd’hui, de demain à demain (…)

De nos jours, pour mettre bon ordre dans le monde humain, nous avons adopté les mots « cheval » ou « mouton » pour marquer les phases du cycle astronomique qui, en vérité, indiquent les stations du dharma dans la durée. De même le « rat » marque un temps, le « tigre » marque un temps, un être vivant ou un buddha marquent chacun un temps. En ce moment même, je m’éveille au monde entier en tant qu’esprit guerrier, je m’éveille au monde entier en tant que corps doré de seize pieds. Et cet éveil là, lorsque le monde entier fait un avec le monde entier et que je le pénètre dans sa totalité, est ce qu’on appelle l’ultime percée. Lorsque le corps doré de seize pieds ne fait qu’un avec ce corps doré de seize pieds qui est le mien, j’actualise tout à la fois l’initiation et la pratique, la bodhi et le nirvana. En d’autres termes, je participe de la présence, je participe du temps.

Si jamais la présence entière et le temps entier pouvaient s’interpénétrer dans leur totalité, alors seulement il ne subsisterait nul résidu du dharma. Mais puisqu’il reste toujours un résidu du dharma, le temps d’une présence où la percée ultime ne se réalise qu’en partie vaut autant que la percée ultime qui se réalise en une partie seulement du temps d’une présence. Livrée à elle-même, avec toutes les circonstances qui déterminent son actualisation confuse, elle devient une station dans la durée propre au temps d’une présence. Telle qu’elle est, grouillante et bruyante, remuante et fuyante, toute station du dharma dans la durée n’est autre que le temps d’une présence. Point n’est besoin de pousser vers le néant, point n’est besoin de forcer la présence.

Tant que je présume que le temps passe à sens unique, je ne puis jamais saisir le sens de l’inachevé. Et comme tout sens que l’on peut saisir n’a qu’un temps, le sens saisi par autrui ne m’est d’aucun secours. Nul être humain, tant qu’il est convaincu que le temps est orienté du passé vers l’avenir, ne parvient à percevoir le temps d’une présence en tant que station dans la durée. A plus forte raison, comment pourrait-il en un seul instant franchir la barrière? Et même celui qui a su reconnaître une telle station dans la durée, saura-t-il formuler après coup ce qu’il a retenu de son acquis authentique? Et quand bien même auparavant déjà quelqu’un serait parvenu à une formulation adéquate, à présent elle ne correspond plus à ce que je vois dans l’immédiat.

Pour celui qui s’abandonne au temps d’une présence tel que le conçoit l’homme du commun, le bodhi et le nirvâna ne sont que des portions infimes du temps d’une présence qui avance du passé vers l’avenir, sans plus. Or, en principe, le temps d’une présence s’actualise sans s’arrêter devant les obstacles. Le Roi du ciel et les Assemblées célestes, qui s’actualisent à chaque instant dans toutes les régions du monde, n’ont que le temps d’une présence que je prends entièrement en charge. J’irai plus loin: l’ensemble des temps d’une présence propre à l’assemblée de tout ce qui est vivant sur terre et dans l’eau vient à s’actualiser à l’instant même où je le prends en charge. Toutes les espèces, tous les êtres qui, de manière claire ou obscure, ont jamais accédé au temps d’une présence s’actualisent dès lors que je les prends en charge, suivent le parcours dont j’assume seul la charge. Je dois apprendre d’expérience que si, à tout instant, je ne m’engage pas à poursuivre le parcours qui est le mien, nul dharma, nulle chose matérielle ne saurait s’actualiser, ne saurait poursuivre le parcours.

Ce que j’appelle « parcours » ne peut être appréhendé de la même manière que le passage du vent et de la pluie qui avancent d’un endroit à l’autre sur l’étendue terrestre. Le monde dans sa totalité n’est ni immuable ni irréversible, il suit un parcours. Prenons l’exemple du printemps. Le printemps progresse par de multiples métamorphoses: voici ce que j’appelle « parcours ». Nous devons apprendre d’expérience que nul parcours n’a lieu en dehors des choses matérielles. Pour reprendre notre exemple, le parcours du printemps doit s’effectuer au cours d’un printemps. Le parcours n’est pas le propre du printemps, mais dès lors qu’il se réalise au cours d’un printemps, il l’accomplissement de la Voie dans le temps du printemps actuel. Nous devons apprendre d’expérience, jusque dans le moindre repli, ce mouvement de balancier. Lorsque celui qui a entendu parler du « parcours » relègue son domaine ailleurs qu’en lui-même et croit que le dharma, susceptible de suivre le parcours, serait orienté en une seule direction et aurait traversé plusieurs centaines de milliers de monde par-delà des centaines de milliers d’âges incalculables, il ne fait que renoncer à l’unique nécessaire dans la pratique de la Voie bouddhique.

Le maître Yueshan Weiyen (745-828), obéissant à l’instruction de son maître Shitou Xiqian (700-790), s’en fut un jour interroger le maître de méditation Mazu (709-790): « Je suis versé dans la doctrine des Trois Véhicules et dans l’enseignement des Douzes Livres canoniques. Mais quel est le sens de la venue de l’Ouest du Patriarche? » Le maître Mazu répondit: « Pour un temps, je l’invite à lever le sourcil et à abaisser la paupière; pour un temps, je ne l’invite pas à lever le sourcil et à abaisser la paupière. Pour un temps, lorsque je l’invite à lever le sourcil et à abaisser la paupière, je suis dans le vrai; pour un temps, lorsque je l’invite à lever le sourcil et à abaisser la paupière, j’ai tort. » En entendant ces paroles, Yueshan réalisa le grand éveil. Il en rendit compte à Mazu en ces termes: « Shitou m’avait dit quelque chose dans ce sens, mais ce fut comme si un moustique s’était posé sur un buffle de fer. »

Ce que veut dire Mazu est différent de ce que voulait dire Shitou. Par « sourcils » et par « paupières », il entend nécessairement « montagnes » et « mers ». Puisque les montagnes et les mers sont autant le sourcil et la paupière, alors sa formule « lever le sourcil » indique sans nul doute les montagnes, sa formule « abaisser la paupière » désigne très certainement les mers. « Je suis dans le vrai » est intimement lié à « lui ». « Il » est introduit par « je l’invite ». « J’ai tord » n’implique pas que « je ne l’invite pas ». « Je ne l’invite pas » ne veut pas dire « j’ai tord. Toutes ces formules, les unes comme les autres, n’ont que le temps d’une présence.

Les montagnes participent du temps, les mers participent du temps. En dehors du temps, point de montagnes et point de mer. N’imaginez surtout pas que les montagnes et les mers qui sont là en ce moment puissent se passer du temps! Si le temps s’abolit, les montagnes et les mers s’abolissent. Tant que le temps n’est pas aboli les montagnes et les mers ne sont pas abolies. Le même principe de la Voie gouverne le lever de l’étoile du matin et la venue de Tathâgata, l’ouverture de la vision immédiate et l’éclosion de la fleur. Voici l’action du temps. En dehors du temps, point de devenir authentique.

Le maître de la méditation Huaxian Guisheng (environ 1000) fut le descendant direct dans la loi de la lignée de Linji (environ 866) et l’héritier légitime de Shoushan Shengnian (926-993). Un jour il montra en chaire pour enseigner à l’assemblée des moines: « Avec le temps, l’idée atteint la perfection et la parole reste imparfaite; avec le temps, la parole atteint la perfection et l’idée reste imparfaite. Avec le temps, l’idée et la parole toutes deux atteignent la perfection; avec le temps, l’idée et la parole toutes deux restent imparfaites. »

L’idée et la parole ont chacune le temps d’une présence. La perfection et l’imperfection ont chacune le temps d’une présence. Avant même que le temps d’une perfection soit résolue, vient le temps d’une imperfection. « L’idée est un âne, la parole est un cheval. » Prenons donc la parole pour un cheval et l’idée pour un âne: le but que le premier vient d’atteindre n’appartient pas au passé, le but que le second vient de manquer n’est pas à venir. Il en va de même pour le temps d’une présence. Avoir atteint le but empêche de l’atteindre, n’empêche pas de le manquer. Avoir manquer le but empêche de le manquer, n’empêche pas de l’atteindre. L’idée en tant qu’idée se mire en elle-même, la parole en tant que parole se mire en elle-même. L’obstacle en tant qu’obstacle se mire en lui-même, et donc l’obstacle fait obstacle à lui-même. Voici l’action du temps. Un obstacle peut profiter au dharma d’autrui, jamais il ne peut lui faire obstacle. Un moi rencontre un être humain. Un être humain rencontre un être humain. Un moi rencontre un moi. Un délivré rencontre un délivré. Si ces rencontres n’avaient pas lieu dans le temps, elle ne pourraient être authentiques.

Ou bien encore, l’idée se découvre au moment où j’actualise un kôan, la parole se révèle au moment où je franchis le seuil. J’ai atteint le but à l’instant de me délivrer du corps et de l’esprit, je l’aurais manqué si je l’avais effleuré à peine pour aussitôt m’en éloigner. Voici ce que je dois affirmer avec discernement, voici comment je dois saisir le temps d’une présence. Les personnes éminentes que j’avais évoquées plus haut en témoignèrent de façon authentique, et pourtant, n’aurais-je rien à ajouter? Il me reste à dire: l’idée et la parole en partie parfaites ont le temps d’une présence, l’idée et la parole en partie imparfaites ont le temps d’une présence.

Cela étant nous devons les explorer jusqu’à l’extrême limite. L’inviter à lever le sourcil et à abaisser la paupière relève du temps tronqué d’une présence; l’inviter à lever le sourcil et à abaisser la paupière relève du temps spécieux d’une présence. Participer sans cesse à ce mouvement de balancier, participer sans cesse à l’alternance du parfait et de l’inachevé: voici le temps qui fonde le temps d’une présence.

Donné au temple H¨rinji du monastère Köshôji, au début de l’hiver de l’année genzi, l’an un de l’ère Ninji b(1240). Copie faite par Kaishô, lors de la retraite d’été de l’année guimao, l’an un de l’ère Kangen (1243).

L’inanimé expose la loi – Mujo seppo – (…) Par la suite, l’éminent moine Dongshan Liangjie interrogea le maître Yunyan Tansheng (780-841): »Qui sont ceux qui peuvent entendre l’inanimé exposer la loi? » Yunyan répondit: « Les inanimés entendent l’exposé de la loi par l’inanimé. » Dongshan demanda: « Et vous, l’entendez-vous? » Le Maître répondit: « Si je pouvais l’entendre, tu ne pourrais pas entendre mon exposé de la loi. » Le moine déclara: Puisqu’il en est ainsi, je n’entends pas votre exposé. Le maître interrogea: « Si tu ne l’entends pas, comment veux-tu entendre celui de l’inanimé? » Alors le moine composa une stance qu’il présenta à son maître: « Merveille des merveilles! L’exposé de la loi par l’inanimé est inconcevable. Si on le cherche dans les sons audibles, il se dérobe à l’entendement, mais si on écoute les voix visibles, il se révèle sans difficulté. »

(…) Le fou croit que, quand bien même lorsqu’il écoute la loi sans désemparer, s’il ne progresse pas pour autant sur la voie de la compréhension et qu’il n’en garde aucune trace dans sa mémoire il ne saurait en tirer bénéfice. L’essentiel pour nous serait d’abord de concentrer toutes les forces du corps et de l’esprit, tous nos dons nurels ou acquis, pour accumuler un vaste savoir. Si vous craignez de tout oublier pendant que vous êtes assis en méditation, et, lorsque vous avez quitté votre siège, de vous retrouver dans l’ignorance totale, en sorte que vous ne puissiez en tirer aucun bénéfice, et si vous vous demandez quelle serait l’utilité d’une telle étude, cela veut dire que vous n’avez pas encore rencontré le vrai maître, car vous n’avez pas encore rencontré l’homme qui, pour vous, serait le vrai maître. Sans enseignement face à face de la transmission correcte, il ne saurait être question de vrai maître. Ou plutôt, n’est le vrai maître que celui qui perpétue la transmission correcte de buddha à buddha.

Le fou prétend que seuls les souvenirs saisis de manière consciente ne seront pas vite oubliés. En vérité, pourtant, le mérite d’avoir écouté la loi permet qu’il arrive un instant infime où les pensées et les connaissances se forment de manière consciente. A ce moment précis interviennent les vertus efficaces qui embrassent dans leur ensemble corps et esprit, avant et après, causes et effets, actes et rétributions, aspects et natures, formes et forces, buddha et patriarches, moi et autrui, ou encore peau et chair, os et moelle, et tant d’autres. Actualiser les vertus efficaces, que ce soit par la parole et le discours, que ce soit par le simple fait de s’asseoir et de se coucher, suffit pour embrasser l’univers entier dans sa diversité.

Enseignement donné à l’assemblée des moines du monastère Kipôji au hameau de Yoshida, dans la province d’Echidzen, le vingtième jour de la dixième lune de l’année guimao, l’an un de l’ère Kagen (1243). Copie faite par Ejô, le quinzième jour de la dixième lune de la même année.

La fleur du prunier – Baige – (…) Mon maître, un buddha ancien, dit: « Le visage originel ignore la naissance et la mort. Le printemps qui se trouve dans la fleur de prunier entre dans la peinture. » Pour peindre le printemps, il ne faut pas peindre les saules et les pruniers, les pêchers et les poiriers, il faut tout bonnement peindre le printemps. Lorsqu’on peint les saules et les pruniers, les pêchers et les poiriers, on ne fait que peindre les arbres. Si on n’a encore jamais peint le printemps, cela ne veut pas dire qu’on ne saurait le peindre. Mais dans toutes les contrées de l’Ouest et toutes les régions de l’Est, mon maître, un buddha ancien, est le seul et le premier qui sache manier le pinceau assez fin pour peindre le printemps. Ce qu’on appelle le printemps actuel n’est autre que le printemps tracé sur la peinture. Puisqu’il entre dans la peinture, il surgit spontanément, sans nulle force extérieure. Et puisqu’une seule fleur fait surgir le printemps, lorsqu’elle entre dans la peinture, elle entre du même coup dans l’arbre. Voici un moyen habile fort bénéfique.

Mon maître, un buddha ancien, a rendu le trésor de l’œil de la vraie loi parfaitement clair et l’a transmis, inaltéré aux assemblées des buddha et des patriarches de tous les espaces et de tous les temps, passé, présent et à venir. Il est donc parvenu à l’ultime percé, il a découvert le sens de la fleur de prunier.

Donné le sixième jour de la onzième lune de l’année guimao, ce qui correspond au Japon à la quatrième année de l’ère Ninji (1243), au monastère Kippôji, dans la province d’Echizen. En ce poment, la neige atteint la profondeur de trois pieds et couvre le sol en des couches épaisses.

Trad. Vèra Linhartovà