Divers recueils

Nuit

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Paru dans le Dauphiné Libéré – 1983 –
Un vent furieux qui passe
sur un toit d'ardoises bleues
l'ouragan se déchaîne et courbe le grand chêne
un éclair à suffi au bruit assourdissant
et la pluie qui s'abat
sur la Terre asséchée fait renaître la vie

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Une fleur courbée et que le vent secoue
comme un moine penché saluant au passage
une sauterelle orthoptère
une mouche diptère
un parpaillot pressé

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Que dis-tu carillon
de tes cent cloches à la volée?
Dis-tu le soleil qui blanchit le ciel haut
Chauffe la pierre en-bas?
Que dis-tu carillon
De tes cent cloches à la volée?
Annonces-tu l'espoir à nos corps fatigués
Annonces-tu l'espoir à notre âme ici-bas?
Carillon tout en-haut d'un monument levé
Vers un Dieu qui se tait.

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Mais que cet habit pèse avec son accent grave
Sur votre dos courbé de sévère censeur
lorsqu'à l'heure critique vous montrez la sanction 
Et d'un lent mouvement désignant la maxime
Que vous fîtes graver sur le fronton du temple
De votre voix profonde comme un gouffre creusé
Vers les eaux telluriques vous en marquez le sens.

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Puisque la voix succède aux tristes heures
Quand le Soleil après la pluie revient
Et qu'une voix efface la douleur
Je veux aller vers de nouveaux matins,
Et mon cœur nu cherchant d'autres bonheurs
Puisqu'à nouveau j'entends des cris d'oiseaux
Des oiseaux bleus, des merles et des moineaux
Veut oublier d'anciennes et vaines peurs.

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Bruits de mon corps asservi
Nerfs, muscles et tripes mêlés
Je sens battre mon cœur
Flux et reflux de mon sang,
Un désir est en moi qui soulève ma peau
Défait mes entraves et fait craquer mes os
Me pousse au dehors où poussent les grands vents!

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Où vas-tu joli cadavre
Déjà tout froid déjà tout gris?
Où vas-tu par temps de pluie
Dans ta boite de sapin?
Je m'en vais loin de la vie
Loin du Soleil et des orages
J'aurai la terre dans ma bouche
Dans mes narines et mes oreilles
Loin des rires et des soucis
J'en ai fini mon cœur aussi.

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J'écoutais le murmure
que fait le vent venu de loin:
un oiseau passe et cris
et ce n'est plus qu'un point
évaporé son cri.

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J'ai vu un Soleil à midi
astre terrible incandescent
comme un rond blanc déversant sa lumière
J'ai vu un Soleil au zénith
comme l’œil unique d'un dieu
qui danse au-dessus des champs et fait fondre le fer
réchauffe la Terre et me brûle les mains
et j'ai pensé à toi Vincent van Gogh

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Vieux canapé rappé où s'enfoncent nos culs
les vers et la lumière défont ton bois pourri
comme un bateau laissé à toute intempérie
pourtant j'aime m'asseoir sur tes ressorts cassés
et sur ce frêle esquif inutile et figé
je médite à loisir et je refais le Monde
et songe au grand Espace que personne ne sonde

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Il y a les rires et puis l'oubli
comme l'eau refermée
d'un lac sur ses secrets profonds

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Dehors
je vois des autos d'or
qui passent en sifflant
et dans ces autos d'or y'a des soldats de plomb
des soldats si pesants qu'ils ne peuvent marcher
et ces soldats de plomb dans ces autos dorée
et l'air d'accordéon
oh! Le joli manège!

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Un chapeau indiscret écoutait à la porte
un secret mal gardé un secret éventé
une licorne en passant lui a pris son chapeau
son chapeau en passant
le chapeau sans chapeau surpris s'est retourné
mais un souffle du vent plus loin l'a emporté...

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Une carafe en carafe 
sur le quai d'une gare se trouve nez à nez
avec un verre fatigué
un verre à pied tout vidé qui n'ose rien demander
Comprenant aussitôt par bonté la carafe
remplit le verre de son eau
et le verre illico de se mettre à danser
sur son pied fatigué à danser illico

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Savons-nous le destin des flammes indécises
qui éclairent ces nuits où nous cherchons l'oubli
et sais-tu ce dessein qui élève ou qui brise
et qui croise les fils dont se tissent nos nuits?
Mais si l'ombre recule à mesure à mesure qu'elle avance
chaque fois resurgissent et ténèbre et Silence...
Ainsi le savons-nous depuis la Nuit des temps
que quelque chose échappe à notre entendement
Nous voulons être forts, nous voulons être grands
et chacun voudrait fuir le mystère de la mort...
Nous unissons nos âmes, nous unissons nos corps
et pourtant nous restons comme de grands enfants

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Grande est la Terre
et j'entends son vacarme,
trop de misère
derrière le bruit des armes.
Vide et glacé
l'Univers étoilé,
immensité
qui garde son secret

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La montagne enfumée
a vu passer les siècles,
immensité drapée
dans son éternité.
Des insectes fragiles
n'ont jamais vu l'aurore,
témoins tremblants
des vents violents.

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Et si j'étais l'oiseau qui plane dans les nues
silencieux et fier
je sentirai le vent sur mon plumage noir
et porté par les remous qui battent la montagne
et remontent les gorges
scrutant le maigre sol
scrutant l'herbe d'alpage
les cailloux, les rochers je chercherai pitance
quelque insecte égaré, quelques miettes laissées...

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Aux orgues de Staline
sur des soldats hagards et des soldats sans yeux
à ces enfants barbares d'une fausse technique
je voudrais opposer les orgues basaltiques
par exemple à Gourdon quelque part en Ardèche
là où le vent mugit contre la pierre sèche:
vestiges telluriques certains sont des bûchers
comme des troncs sciés de pierre entassées
d'autres sont les piliers de temples érigés
depuis la Nuit des temps vers le mystère des cieux

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Vous verrai-je jamais vous les palétuviers
qui croisez vos racines au-dessus des marais
les mangliers d'Afrique ou bien de Malaisie
vous les girofliers
dont les clous odorants embaument nos palais
et la peau de mes mains touchera-t-elle un jour
le grain rugueux de vos écorces crues?
Du Levant au couchant vers où va le Soleil
et des glaces du Nord aux forêts tropicales
le Monde est grand, le Monde est vaste
et ma vie si ténue devant cet Infini

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Je dormirai sous le piano les doigts de pied en éventail
je dormirai pendant vingt ans, à poings fermés les yeux ouverts
sur de beaux rêves extravagants...
Je dormirai sur le trottoir, roulé en boule dans un vieux sac!
Je dormirai tout en riant comme un vieux fou sans foi ni loi...
Et même un jour je dormirai loin du Soleil et des orages
j'aurai la terre dans ma bouche, dans mes narines et mes oreilles
et même un jour je dormirai loin des rires et des soucis
je serai sage et bien rangé j'en ai fini mon cœur aussi

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La beauté l'ai-je vue accrochée aux contours
d'immobiles statues qui dorment sans rêver
dans des jardins obscurs et des musées déserts?
La beauté l'ais-je vue dans les jeux de l'amour
qui colorent ta joue et ton sourire nu
où se lit à demi l'inquiétude d'aimer?
La beauté lais-je vue au bout de longs efforts...
Où n'est-ce qu'un reflet de la forme attendue?
La beauté l'ai-je vue dans la forme idéale
ou n'est-ce qu'un reflet fugitif et trompeur?

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Je veux chanter la vie tissée d'or nué
quand tu lève la tête à la Nue azurée
et qu'à ta tempe bat le sang d'un cœur ardu
après le dur effort courbé sur le sillon...
Je veux chanter la vie et saline et de suc
et de sève montante,
de parfums précieux comme l'ambre intestine
puis reprendre l'effort, penché sur la matière
d'où peu à peu s'exalte une forme impassible
puis reprendre l'effort penché sur la matière
d'où peu à peu s’exalte une forme impeccable!

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Une forêt de chênes de pins et d'argéras
pays aride et sec aux terribles orages
pays de cendre et d'or et de lumière fauve
taillée comme dans un bloc unique
c'est l'Abbaye du Thoronet.
Nudité de la pierre, harmonie de la voûte
musique des couleurs harmonie des vertus
simples signes gravés
une pomme de pin, un escargot sculpté
dalles creusées par d'humbles sandales
qui passaient régulières à l'heure de de l'office
du cloître accueillant la lumière
vers l'église assombrie qui ne veut
que ce qu'il faut pour chanter et prier.
Le dortoir est gardé maintenant
de vitraux alignés qui font rosir sa pierre
et contre le préau bordé de ses arcades géminées
le lavabo seulement qui murmure
au bruit de l'eau qui coule encore...
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Nuit noire
myriades d'étoiles
et moi les pieds dans l'eau
écarquillant les yeux