
- P 1 Poésie engagée et engagement poétique
- P 2 La lettre et/ou l’esprit (notes sur le Surréalisme)
- P 3 Hommage à la revue Pleine Marge
- P 4 Décoïncidence et mélancolie
- P 5 Aphorismes et Architecture
- P 6 Les aventures d’Alice détective / A la recherche du capitaine Némo
- P 7 Le littéraire et la pensivité du poème (à propos d’un livre de François Jullien)

POÉSIE ENGAGÉE ET ENGAGEMENT POÉTIQUE
Dans Qu’est-ce que la littérature? (1948) Sartre précise sa thèse à propos de l’engagement en littérature. Intitulé Qu’est-ce qu’écrire? la première partie développe une distinction entre l’écriture en prose et les autres formes de l’expression artistiques, dont la poésie. C’est sur la base de cette distinction que Sartre va affirmer que l’écriture en prose a nécessairement le sens d’un engagement dont la poésie serait exclue.
L’auteur commence sa démonstration par la négation du parallélisme entre les différents arts. Pour Sartre en effet les arts comme la musique, la peinture ou la poésie se différencient strictement par les qualités particulières de la matière dans laquelle l’œuvre créé se concrétise. Si les œuvres sont indissociables de la qualités des matériaux mis en œuvre, c’est alors la question du sens que ces œuvres peuvent transmettre qui devient problématique. Le sens de telles œuvres ne peut, en effet, être tel qu’on pourrait l’isoler ou le séparer des aspects matériels ou sensibles de l’œuvre en laquelle il s’incarne et qui le porte. Le sens existe bien mais définitivement incorporé à l’œuvre. C’est un sens qui, dit Sartre, « est couleur ou son ». L’œuvre est bien habitée par une âme, par une tonalité affective, mais qu’elle n’exprime ou ne représente jamais de façon claire, distincte, univoque. Considérée du point de vue de l’expression de la pensée, l’acte créateur de l’artiste est alors représenté comme un effort « immense et vain ». La pensée incorporée dans l’œuvre aurait subie une inévitable dégradation, à tel point que Sartre écrit: « Le peintre est muet: il vous présente un taudis, c’est tout; libre à vous d’y voir ce que vous voudrez… ». Ainsi, l’œuvre d’art, que ce soit dans le domaine de la peinture, de la musique ou de la poésie, agglutinerait et rendrait à la confusion primitive ce que la conscience et la conceptualisation peuvent créer et transmettre par le moyen de la prose.: « Quelque chose est dit qu’on ne peut jamais tout à fait entendre et qu’il faudrait une infinité de mots pour exprimer. »
Sur la base de cette analyse Sartre sépare donc la prose et la poésie. La poésie est alors définie comme une création qui traite d’abord le langage comme une chose, comme un objet inhumain et sauvage. Contrairement à la prose qui permettrait de se servir d’un langage transparent pour le mettre au service de la pensée et de l’action, la poésie serait mise au service du langage et de son opacité pour en faire un objet de contemplation auditive. Si les signes du langage ont en effet un double aspect, matériel et significatif, le poète est, pour Sartre celui qui refuse cette dualité pour s’installer définitivement du côté de la matière du signe, du côté de ce que Sartre appelle le langage à l’envers: « L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet; le poète est en-deçà. Pour le premier ils sont domestiques, pour le second ils restent à l’état sauvage. » Le poète s’efforcerait ainsi, par ses œuvres, de contempler le langage de l’extérieur, « avec le regard de Dieu ».
Lorsqu’il décrit ensuite l’activité du prosateur, Sartre va à nouveau utiliser cette idée de Dieu mais pour affirmer alors que: « Dieu, s’il existait, serait, comme l’ont bien vu certains mystiques, en situation par rapport à l’homme. » Sartre exprime ici simplement l’idée que, face au monde humain, l’impartialité ou la neutralité sont illusoires et dangereuses: Parler c’est agir: toute chose qu’on nomme n’est déjà plus tout à fait la même, elle a perdu de son innocence », et, plus loin: »S’il parle, il tire. Il peut se taire mais, s’il choisit de tirer, il faut que ce soit comme un homme, en visant des cibles et non comme un enfant, au hasard, en fermant les yeux pour le seul plaisir d’entendre les détonations. »
L’homme qui écrit en prose serait donc nécessairement situé par rapporte aux autres et en en mesure de prendre la responsabilité de cette situation en choisissant de s’exprimer. Comment le poète échapperait-il à cet situation et à cet engagement? Faut-il le considérer comme un enfant irresponsable qui se plait au bruit des détonations? Les mots choisis peuvent-ils être entièrement coupés du sens qui les marques, de la situation de leur énonciation et considérés comme de pures choses tombées du ciel? Que signifie cette idée d’un sens naturel et sauvage qui ne conduirait qu’à l’expression d’un monde purement privé dont le poète serait le seul gardien? N’est-ce pas oublier que le poète n’a pas affaire à une pure matière sonore mais, déjà, à des formes signifiantes historiques découpées et informées par le système de la langue? Le mot en effet, en tant que signe, résulte d’un lien originaire entre le son/signifiant et le sens/signifié, lien imposant sa forme ou sa structures et se prolongeant en formes ou structures syntaxiques. Il faut quitter le mythe d’un langage idéalement transparent d’une part et, d’autre part, le fantasme d’une matière verbale originaire et antérieure à la réalité historique et sociale du langage lui-même et de sa découpe signifiante.
Comme tout écrivain conscient de ce qu’il fait le poète choisit et dévoile, choisit de dévoiler ceci plutôt que cela. Le poète est donc lui aussi engagé et peut prendre la responsabilité de son engagement. Peut-on alors tenter de différencier l’engagement propre du poète? Quel aspect du monde humai le poète est-il appeler à dévoiler pour en assumer la responsabilité et, pourquoi non, nous mettre face à nos responsabilités? Proposons ici que cet aspect du monde qui regarde en particulier le poète soit le langage lui-même, le langage humain, le langage des hommes et de tous les hommes. Il s’agit donc, par le travail poétique, de nous mettre face au langage sans ignorer ou gommer tout ce qui peut en résulter de lumière mais aussi parfois d’obscurité, de sens et de non-sens ou d’équivoque qui font la richesse même du langage. Un langage qui se refuse à n’être qu’un simple instrument pour devenir le monde même où cette conscience peut tracer, en tâtonnant parfois, un chemin pour elle-même et pour les autres consciences. Chaque mot choisi engage la responsabilité du poète de telle sorte qu’on pourrait supposer que, par exemple, c’est déjà dans le choix de mots écartés ou pouvant être dangereux, de mots éventuellement censurés voire tabous que le poète peut déjà faire la preuve de son engagement (1). Le poète aurait ainsi la charge de maintenir la vitalité de la langue, de la nourrir et de la défendre avec sa charge de saisissantes nouveautés et de possible rébellion. Dominique Forget (Version revue d’un texte publié en 1994 dans la revue Motamorphoses)
(1) "Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays et l'on ne parle plus que dans un chuchotis Si jamais l'on rencontre l'ombre d'un bavard On parle du Kremlin et du fiers montagnard. Il a les doigts épais et gras comme des vers Et des mots d'un quintal précis comme des fers. ( ... )" Ossip Mandelstam (Traduction de François Kérel)
