Anthologie philosophique

Ludwig Wittgenstein

REMARQUES SUR LES COULEURS

Dans un tableau, dans lequel un morceau de papier blanc reçoit sa clarté d’un ciel bleu, celui-ci est plus clair que le papier blanc. Et pourtant, en un autre sens, le bleu est la couleur la plus sombre et le blanc la plus clair (Goethe). Sur la palette, le blanc est la plus claire des couleurs.

Selon Lichtenberg, rares sont les hommes qui auraient vu du blanc pur. Est-ce à dire que la plupart utilisent le terme à tort? Et comment a-t-il lui appris l’usage correct? – Il a construit, sur la base de l’usage habituel, un usage idéal. Ce qui ne veut pas dire un usage meilleur, mais seulement un usage plus affiné dans une certaine direction, où quelque chose a été poussé à l’extrême.

Il est vrai qu’un tel usage construit peut à son tour nous apprendre quelque chose sur l’usage de fait.

Si je dis d’un papier qu’il est d’un blanc pur, et que, placé contre de la neige, il paraisse alors gris, cela n’empêche pas que dans son environnement normal j’aurai cependant raison de le nommer blanc, et non pas gris clair. Il pourrait se faire que, dans un laboratoir par exemple, j’utilise un concept affiné du blanc (de la même façon, par exemple, que j’utilise un concept affiné de la détermination exacte du temps).

Runge (dans la lettre que Goethe a reproduite dans son Traité des couleurs) dit qu’il existe des couleurs transparentes et des couleurs opaques. Le blanc serait une couleur opaque. Cela montre l’indéterminé dans le concept de couleur, ou encore dans celui d’identité de couleur.

Est-ce qu’un verre transparent vert peut avoir la même couleur qu’un papier non-transparent, ou non? Si un tel verre était représenté dans un tableau, alors les couleurs sur la palette ne seraient pas transparentes. Voulût-on dire que la couleur du verre serait transparente même dans le tableau, alors il faudrait que l’on appelât couleur du verre le complexe de taches de couleur qui nous le font voir dans le tableau.

Comment se fait-il que quelque chose de transparent puisse être vert, mais non pas blanc? Il n’y a de transparence et de réflexion que dans les dimensions de profondeur d’une image visuelle. L’impression que donne un médium transparent, c’est qu’il y a quelque chose derrière ce medium. Si l’image visuelle est parfaitement monochromatique, elle ne peut pas être transparente.

Quelque chose de blanc placé derrière un medium transparent coloré apparaît de la couleur du medium; quelque chose de noir apparaît noir. Selon cette règle quelque chose de noir sur fond blanc doit être vu à travers un medium « transparent blanc » comme à travers un medium incolore.

Runge : « Si l’on voulait se représenter un orange tirant sur le bleu, un vert tirant sur le rouge ou un violet tirant sur le jaune, cela nous ferait la même impression qu’un vent du nord venant du sud-ouest… Le blanc aussi bien que le noir sont tous deux non-transparents, auterment dit ils sont corporels… On ne peut figurer une eau blanche, du moins si elle est pure, tout aussi peu qu’un lait limpide. »

Nous ne voulons pas trouver une théorie des couleurs (ni physiologique, ni psychologique), mais la logique des concepts de couleur. Et celle-ci accomplit ce que l’on a souvent espéré – à tort – une théorie.

« On ne peut se figurer une eau blanche, etc… » Cela veut dire que l’on ne peut décrire (par exemple peindre) à quoi ressemblait quelque chose de limpide qui serait blanc. Autrement dit: on ne sait pas quelle description, quelle exposition ces termes exigent de nous.

D’un panneau vert (transparent) nous dirions à peu près: il donne aux choses qui sont derrière lui une couleur verte; par conséquent avant tout au blanc placé derrière lui.

A partir de la règle qui détermine l’apparence de ce qui est coloré et transparent, règle que tu as abstraite des choses vertes transparentes, des choses rouges transparentes etc., construis l’aspect du blanc transparent! pourquoi cela ne marche-t-il pas?

Tout medium coloré assombrit ce qui est vu à travers lui, il boit la lumière: est-ce à dire que mon verre blanc doit lui aussi produire un assombrissement? Et d’autant plus qu’il est plus épais? Alors ce serait en réalité un verre sombre!

Pourquoi ne peut-on se représenter un verre transparent blanc – n’y en eut-il aucun dans la réalité? A quel moment l’analogie avec un verre transparent coloré devient-elle fausse?

Il arrive souvent que l’usage des propositions soit à la limite de la logique et de l’empirie, de sorte que leur sens change de part et d’autre de cette limite et qu’elle vaillent tantôt comme expression d’une norme, tantôt comme expression d’une expérience. (Car ce qui sépare une proposition logique d’une proposition d’expérience, ce n’est nullement un phénomène psychique qui accompagne cette proposition – ainsi que nous nous représentons « la pensée » – mais c’est l’usage.)

« La lumière est incolore ». Si elle l’est, alors c’est au sens où les nombres sont incolores.

Ce qui apparaît comme donnant de la lumière n’apparaît pas gris. Tout gris apparaît comme recevant de la lumière.

Ce qui apparaît comme donnant de la lumière, on ne le voit pas comme gris. Mais on peut fort bien le voir comme blanc.

Je ne dis pas (à la façon de la Gestaltpsychologie) que l’impression de blanc est produite de telle et telle manière. Mais la question est exactement la suivante: quelle est la signification de cette expression, la logique du concept?

Car, que l’on ne puisse se figurer quelque chose de « gris incandecent », cela ne relève pas de la physique, ni de la psychologie de la couleur.

Une surface blanche polie peut refléter quelque chose: qu’en serait-il si l’on se trompait et que ce qui apparaît reflété en elle était en réalité derrière elle et vue à travers elle? Serait-elle alors blanche et transparente?

On parle d’un miroir « noir ». Mais là où il reflète, il assombrit certes, mais il n’apparaît pas noir pour autant; et ce qui est vu à travers lui n’apparaît pas « sale » mais « profond ».

La non-transparence n’est pas une propriété de la couleur blanche. Tout aussi peu que la transparence une propriété de la couleur verte.

Et il ne suffit pas non plus de dire que le mot « blanc » n’est employé que pour des surfaces. Il pourrait se faire que nous eussions deux mots pour « vert »: l’un qui fût réservé aux couleurs vertes, l’autre aux objets transparents. La question demeurerait alors de savoirnpourquoi au mot « blanc » ne correspond aucun terme de couleur désignant quelque chose de transparent.

Un medium à travers lequel un échantillon noir et blanc (échiquier) apparaît inchangé ne sera pas nommé pour autant un medium blanc, même si, vues à travers lui, les autres couleurs perdent de leur coloration.

Nous pourrions refuser de nommer « blanc » un reflet blanc et réserver ainsi le terme pour ce que nous voyons être la couleur d’une surface.

De deux parties de mon environnement que je vois en un sens comme de même couleur, l’une peut en un autre sens m’apparaître comme blanche, l’autre comme grise. Dans un certain contexte cette couleur est pour moi un blanc mal éclairé, dans un autre contexte un gris bien éclairé. Ce sont là des propositions sur les concepts « blanc » et « gris ».

Le seau qui est devant moi est laqué d’un blanc brillant; il serait absurde de le nommer « gris » ou de dire « je vois en réalité un gris clair ». Mais il a sur une partie de sa surface un reflet blanc qui est beaucoup plus clair que le reste de cette surface, laquelle est en partie offerte à la lumière, en partie soustraite à elle, sans pour autant paraître colorée autrement. (Je dis « paraître » et non seulement « être »).

Ce n’est pas la même chose de dire : l’impression de blanc ou de gris est produite (causalement) dans certaines conditions, et de dire: c’est une impression dans un certain contexte de couleurs et de formes.

Le blanc en tant que couleur d’une matière (au sens où l’on dit: la neige est blanche) est plus clair que toute autre couleur de matière, le noir, plus sombre. Dans ce cas la couleur est un assombrissement, et si l’on retranche absolument de la matière toute couleur ainsi comprise, reste le blanc. C’est pourquoi on peut le nommer « incolore ».

Il n’y a certes pas de phénoménologie, mais il y a bel et bien des problèmes phénoménologiques.

Que tous les concepts de couleur ne soient pas logiquement du même genre, c’est ce qu’il est aisé de voir. Par exemple, la différence entre les concepts « couleur de l’or », et « jaune » ou « vert ».

Une couleur brille dans un certain environnement (de la même façon que des yeux me sourient dans un visage). Une couleur noirâtre » (par exemple un gris ne « brille » pas.

Imaginons une peinture que l’on aurait déchirée en petits morceaux à peu prés monochromatiques, imaginons ensuite qu’on s’en serve comme pièces d’un puzzle. Une telle pièce, même lorsqu’elle n’est pas monochromatique, ne doit signifier aucune forme spatiale, mais apparaître simplement en tant que tache de couleur plane. C’est seulement dans l’assemblage avec d’autres pièces qu’elle deviendra un morceau de ciel bleu, une ombre, une lumière éclatante, qu’elle apparaîtra comme transparente ou non-transparente, etc. Est-ce-que les pièces isolées nous montrent les couleurs véritables des partien de l’image?

Une chose est de décrire ce qu’on voit, une autre de réfléchir à cette description et à la manière de l’obtenir….

Le fait que je puisse dire que tel emplacement dans mon champ visuel est d’un vert-gris ne signifie pas que je sache comment il faudrait appeler une compie exacte du ton chromatique qui est le sien.

Je vois sur une photographie (en noir et blanc) un homme avec des cheveux sombres et un gamin avec des cheveux blonds, lisses et bien peignés, debout devant une sorte de tour fait pour partie de pièces de fonte noircies, pour partie d’arbres et d’engrenages polis, etc…, auprès duquel se trouve un grillage en fil de fer galvanisé. Les surfaces de fer travaillées, je les vis de la couleur du fer, la chevelure du jeune garçon, blonde, le grillage, couleur de zinc, bien que tout ça me soit donné par des tons plus clairs ou plus sombres du papier photographique.

Mais est-ce que je vois réellement blonds les cheveux sur la photographie? Quel argument y a-t-il en faveur de l’affirmative? Quelle réaction de la part de celui qui regarde la photographie doit-elle montrer qu’il voit les cheveux blonds et non pas seulement qu’il conclut qu’ils sont blonds à partir des différences de nuances de la photographie? – Si l’on me demandait de décrire cette photographie, je le ferai de la façon la plus directe avec de tels mots. C’est seulement si l’on récusait cette façon de décrire que je devrais en chercher une autre.

Si le mot blond peut lui-même sonner blond, combien plus des cheveux peuvent-ils paraître blonds sur une photographie!

« Ne peut-on s’imaginer que certains hommes aient une autre géométrie des couleurs que la notre? » Ce qui veut finalement dire: ne peut-on s’imaginer des hommes qui auraient d’autres concepts de couleurs que les nôtres? Et cela, à son tour veut dire: Peut-on se représenter que des hommes ne possèdent pas nos concepts de couleurs, mais que les leurs soient apparentés aux nôtres de telle façon que nous les nommerions aussi « concepts de coouleurs »?

Regarde ta chambre quand le soir est déjà avancé et qu’on peut à peine distinguer encore les coulleurs – fais alors la lumière et peins ce que tu as vu à l’instant d’avant dans une demi-obscurité. – Comment comparer les couleurs sur une telle peinture avec celles de la demi-obscurité. – Comment comparer les couleurs sur une telle peinture avec celles de la demi-obscurité de ta chambre?

Si l’on nous demande: « Que signifient les mots « rouge », « bleu », « noir », « blanc »? », nous pouvons bien entendu montrer immédiatement des choses qui ont de telles couleurs – mais notre capacité à expliquer la signification de ces mots ne va pas plus loin! Du reste, nous ne nous faisons de leur usage aucune représentation, ou alors une représentation tout à fait grossière, et pour partie fausse.

Une seule chose était incontestable pour Goethe: des ténèbres ne peut provenir aucune clarté – de même que d’un entassement d’ombres ne naît aucune lumière. – Ce qui se laisserait exprimer ainsi: Si l’on nomme lilas un bleu mêlé de blanc et de rouge, ou si l’on nomme brun un jaune mêlé de noir et de rouge, on ne peut cependant nommer le blanc un bleu mêlé de jaune, de rouge et de vert, ni d’auvune autre manière semblable. Le blanc n’est pas une couleur intermédiaire entre les autres couleurs. Et cela, les expériences avec le spectre ne peuvent ni le confirmer, ni l’infirmer. Mais il serait tout aussi faux de dire : « Regarde les couleurs dans la nature, et seulement dans la nature, et tu verras qu’il en est ainsi. »Car ce n’est pas une intuition qui nous apprend quelque chose sur les concepts de couleurs.

S’il y avait une théorie de l’haronie des couleurs, elle commencerait par quelque chose comme une division des couleurs en groupes en groupes et elle interdirait certains mélanges ou certaines proximités, tandis qu’elle en autoriserait d’autres. Et, tout comme l’Harmonie, elle ne donnerait pas de fondement à ses règles.

Décrire un jeu, cela veut-il toujours dire : en donner une description telle, qu’on puisse l’apprendre?

Il pourrait y avoir des personnes qui ne comprendraient pas notre façon de nous exprimer quand nous disons que l’orange est jaune tirant sur le rouge, et qui ne seraient enclins à dire quelque chose de ce genre que là où ils verraient de leurs yeux un processus de transition du jaune au rouge en passant par l’orange. Et pour de tels êtres l’expression « un vert tirant sur le rouge » ne devrait présenter aucune difficulté.

Peut-on décrire à un aveugle comment c’est quand on voit? – Oui, on le peut. Un aveugle apprend beaucoup de choses sur ce qui sépare la cécité de la vue. Mais la question a été mal posée; elle a été posée comme si voir était une activité, et qu’il y en eût une description.

Les énoncés: « Je vois un cercle rouge » et « Je vois » (je ne suis pas aveugle) » ne sont pas logiquement du même genre. Comment met-on à l’épreuve la vérité du premier, et comment celle du second?

Mais puis-je croire voir et être aveugle, ou croire être aveugle et voir?

La proposition « Il y a des hommes qui voient » pourrait-elle se trouver dans un manuel de psychologie? Cela serait-il faux? Mais à qui quelque chose serait-il communiqué par là?

Comment peut-il être dénué de sens de dire: « Il y a des hommes qui voient », s’il ne l’est pas de dire: « Il y a des hommes qui sont aveugles »? Mais supposé que je n’eusse jamais entendu parler de l’existence d’hommes aveugles et qu’un jour un homme vienne me dire: « Il y a des hommes qui ne voient pas », devrais-je comprendre immédiatement cette phrase? Dois-je, si je ne suis pas aveugle moi-même, avoir conscience du fait que je possède la capacité de voir, et par conséquent aussi du fait qu’il peut y avoir aussi des gens qui ne la possèdent pas?

Si la psychologie nous enseigne que « Il y a des hommes qui voient », nous pouvons alors lui demander: « Et qu’appelles-tu des hommes qui voient? » La réponse devrait être: des hommes qui se comportent de telle et telle manière dans telle circonstance.