
Jean François Billeter
La traduction vue de près (extrait)
Lorsque je demandais aux étudiants de traduire des textes chinois classiques ou modernes, ils me remettaient souvent des versions approximatives et inachevées. J’essayais de leur expliquer ce qu’est une « bonne » traduction, mais j’avais le sentiment de ne pas être compris. Quand j’ai quitté l’université, cela m’est rétrospectivement apparu comme un échec, et je me suis interrogé sur ses causes. Certaines m’étaient connues, une autre m’est apparue à ce moment-là. C’était une cause fondamentale: je ne m’étais pas rendu suffisamment compte de ce que je faisais moi-même lorsque je traduisais. Je n’avais cessé de répéter aux étudiants que la traduction était une opération double, qu’il fallait d’abord traduire le texte chinois en français, puis traduire ce qui était généralement du mauvais français, à ce stade, en bon français – la seconde opération étant fréquemment plus difficile. J’ai soudain compris que cette formule était trop simple et qu’il fallait distinguer au moins cinq opérations. Ne pouvant plus tirer partie de ma découverte dans l’enseignement pratique, j’ai profité de l’un de mes derniers cours pour lui donner une forme raisonnée. Je me suis demandé ce que c’est que « comprendre un texte » et par quelles voies l’on passe, en cas de difficulté, de l’incompréhension à la compréhension. J’ai examiné comment s’était fait ce passage dans différents cas que j’ai rencontrés au fil des années, dans l’étude de textes anciens. J’ai essayé de monter que, le plus souvent, la traduction ne vient pas après l’intelligence du texte, mais qu’elle est le moyen « d’entreprendre le texte, si je puis dire, de progresser méthodiquement dans sa compréhension. Cela m’a fourni l’occasion de parler des cinq opérations.
La première opération est la même que dans mon ancienne formule. Il s’agit d’abord de traduire chaque phrase de façon aussi précise et complète que possible, en se souciant en premier lieu de comprendre exactement le texte ou, à défaut, de réunir les éléments d’une compréhension encore à venir. Il faut recueillir à ce stade, quand on ne les connait pas déjà, toutes les indications que peuvent fournir les grammaires, les dictionnaires, les commentaires savants, etc. C’est une phase préparatoire où domine l’analyse: le traducteur fait la part de ce qu’il comprend bien, de ce qu’il comprend mal, de ce qu’il ne comprend pas. Il s’efforce d’isoler les difficultés, en gardant ouvertes toutes les options. Pour le cas où il aurait à revenir sur sa première ébauche de traduction, il note les mots français entre lesquels il a hésité, pour rendre un terme chinois, voire même le renvoi exact aux pages des dictionnaires qu’il a consultés, pour ne pas perdre de temps s’il doit les consulter à nouveau. Cette première opération est faite d’une foule de petites opérations.
Contrairement à ce que j’avais pensé, la deuxième opération ne consiste pas à mettre en bon français cette première traduction. C’était une erreur d’engager les étudiants à passer tout de suite à la traduction définitive. Lorsque la traduction technique est établie, il ne faut pas se soucier de « bien traduire », mais d’abord d’imaginer ce qui est dit dans la phrase. Nous devons pour cela changer de régime, nous arrêter, nous faire songeurs et laisser jouer le souvenir, les associations, l’intuition jusqu’à ce que se forme en nous la réplique, le geste ou l’image contenue dans la phrase chinoise.
Quand cette vision a pris forme vient la troisième opération. Elle consiste à dire ce que nous voyons. Il ne s’agit plus de traduire, mais de voir et de dire. C’est par l’intermédiaire de la vision que s’accomplit le passage d’une langue à l’autre. Elle est la pierre du milieu de la rivière sur laquelle l’on pose le pied pour passer de l’autre côté.
C’est sans doute ainsi que procède tout bon traducteur. Mais quand nous traduisons d’une langue occidentale dans une autre, le passage semble se faire différemment. Entre langues de la même famille, la traduction paraît relever d’une opération de conversion d’un système dans un autre. Nous traduisons généralement à moindre frais parce que nous savons comment réaménager une phrase italienne ou allemande, par exemple, pour en faire une phrase française. C’est ainsi qu’essayaient de procéder mes étudiants, la plupart du temps. Mais il est rare qu’en modifiant une phrase chinoise, on aboutisse à une phrase française bien faite. Pour bien traduire, il faut voir la chose et l’exprimer à nouveau.
Arrêtons-nous sur le rôle de l’imagination. Au début, méfions-nous d’elle. Gardons-nous d’adhérer prématurément à telle ou telle interprétation de la phrase. Au moment de la première opération, il importe avant tout de douter, de ne pas comprendre, de s’arrêter devant ce qu’on ne comprend pas. Mais quand on pense avoir réuni les éléments de la compréhension et que l’on passe à la deuxième opération, il faut tirer au contraire pleinement parti de l’imagination. Il s’agit à ce moment là de réunir les éléments établis au préalable, de les ressaisir, de les comprendre. Après le moment de l’analyse, c’est celui de la synthèse. Notons l’étymologie commune des mots « ressaisir », « comprendre », « synthèse ». Ils désignent une même opération de l’esprit. Wittgenstein a attiré l’attention sur le fait que, quand nous « comprenons » quelque chose, il se produit en nous une synthèse: nous « comprenons » parce que les éléments qui semblaient sans rapport entre eux, ou dont les rapports apparaissaient mal, se trouvent soudainement compris dans une image qui n’existait pas l’instant d’avant. Il a montré qu’en ce sens, « comprendre » est affaire d’imagination.
En pratique, la première et la deuxième opération sont liées, elles interfèrent l’une avec l’autre. Mais il est utile de les distinguer pour bien voir le rôle de l’imagination et sa fonction exacte, qui est de « comprendre ». Nos deux premières opérations ressemblent fort au solve et coagula des alchimiste.
La troisième opération consiste à dire ce qu’on voit de la façon la plus juste et la plus naturelle en français. Pour bien traduire, disait Montesquieu, « il faut bien savoir le latin, puis l’oublier ». Cela paraît simple, mais ne l’est pas. Car, alors que nous pensions pouvoir traduire, c’est-à-dire partir d’un texte pour en fabriquer un autre, nous voilà mis au défi de tirer de notre propre fond les mots, les tournures, les tons nécessaires. Il ne s’agit plus de traduire, mais d’écrire.
Cette conversion a des conséquences intéressantes. Souvent, quand je peine à exprimer ce que je vois, je pense d’abord à avoir à faire à une difficulté de langage, puis je m’aperçois que je ne me suis pas représenté la chose de façon cohérente et précise et que je dois commencer par mieux l’imaginer (ou mieux la concevoir, mieux la comprendre – cela revient au même). Il est fréquent que l’expression juste se présente alors d’elle-même. C’est ainsi que la traduction rend l’imagination plus concrète et plus vive.
De cette conversion résultent aussi un sens nouveau des ressources de la langue française et un intérêt neuf pour les auteurs qui l’ont manié avant moi. Je me mets à les lire ou les relire avec une attention renouvelée, dans l’intention de saisir sur le vif leurs façons de dire les choses. C’est ce qui m’est arrivé lorsque je rédigeais ma thèse sur Li Zhi, un philosophe du XVI° siècle. En traduisant une partie de ses essais et de ses lettres, j’ai appris à mieux lire le chinois, mais peut-être plus encore à mieux manier le français, à mieux tirer partie de ses ressources.
L’autre conséquence de cette conversion est une sorte d’égalité qui s’instaure entre moi et l’auteur. Je l’étudie, je le traduis, je me mets à son service, certes. Mais en prenant consciencede la liberté que m’offrent les ressources de la langue française et des contraintes qu’ellle m’imposent, je prends aussi conscience de la liberté que lui offrait le chinois, de l’usage qu’il en a fait, des contraintes qu’il a subies. Cela m’autorise une nouvelle liberté, celle de lui laisser ce qui, dans son texte, découle uniquement des contraintes lexicales, grammaticales ou rhétoriques auxquelles il a dû se plier. Inutile de reproduire cela en français. Pouvait-il s’exprimer autrement? Avait-il le choix? Quels étaient les autres mots, les autres tournures qui s’offraient à lui? Pourquoi a-t-il choisi ceci plutôt que cela? C’est en me posant ces questions que j’apprends à bien le lire et à bien le traduire.
En traduisant, on apprend donc à manier les langues, à bien lire et à bien écrire. N’ayant pas à développer sa propre pensée, mais à exprimer celle d’un autre, le traducteur concentre toute son attention sur les moyens de l’expression et acquiert par là un sens aigu de la forme. Il en retire un grand bénéfice lorsqu’il en vient à exprimer ensuite sa propre pensée.
Voici maintenant la quatrième opération. Une fois que j’ai imaginé ce que dit la phrase chinoise et trouvé le moyen de l’exprimer, je dois m’assurer que ce que je dis en français correspond à ce qui est dit en chinois. Les deux phrases expriment-elles la même chose? Produisent-elles le même effet? Si ce n’est pas le cas, je dois revenir à la troisième opération et chercher à mieux dire ce que j’ai vu. Il se peut que je doive remonter à la deuxième afin de mieux voir la chose ou de la voir autrement; ou même à la première, pour reprendre l’analyse des éléments de la phrase. Chaque opération peut être remise en qustion par la suivante ou l’une des suivantes. Dans la quatrième phase, quand je compare la pharse chinoise et la phrase qui sera son équivalent français, il importe en outre que je les dise de préférence à haute voix, afin de bien les entendre et de percevoir par ce moyen le dernier écart qui peut encore subsister en elles, et de le corriger si faire ce peut. J’ai désormais affaire à deux voix bien distinctes, de sorte que la contamination n’est plus à craindre.
La cinqième et dernière opération consiste à retravailler tout le texte, à régler l’enchaînement des phrases, à créer par le rythme l’effet d’entrainement souhaitable, à resserrer et alléger le style en éliminant les répétitions et les mots superflus, à modifier le choix de certains termes pour créer des effets de résonance ou de réverbération sémantique. On aperçoit souvent à ce moment là la possibilité de reformuler entièrement certaines phrases, d’en scinder une qui est trop longue, d’en réunir plusieur en une seule ou de modifier leur ordre; il ne faut pas hésiter à prendre ces libertés si c’est pour mieux servir la pensée de l’auteur. Il importe aussi, pour plusieurs raisons, de lire à haute voix ce qu’on a écrit. Après le travail silencieux auquel on s’est livré, cette lecture provoque une distanciation salutaire. La plupart des défauts qu’on a laissé subsister apparaissent immédiatement, en particulier les entorses à l’euphonie. Ce point est important, car ce qui heurte l’oreille dans la lecture à haute voix gêne aussi dans la lecture silencieuse, où subsiste toujours un écho de la musique de la langue. La lecture à haute voix permet également de s’assurer que le texte sera compris du premier coup lorsqu’il sera lu. Les étudiants qui manquent d’expérience ne se rendent pas compte que le temps de l’écriture et le temps de la lecture n’ont pas de commune mesure et qu’un paragraphe qui a coûté des heures de travail développera ses effets en quelques secondes dans l’esprit du lecteur. Il faut essayer le texte « en temps réel » si l’on veut être sûr que le ressort jouera le moment venu.
La cinquième opération est faite d’une foule de petites opérations, comme les précédentes. Elle s’accomplit en principe sur le seul texte français, sans retour au chinois. ( … )

Lucrèce
De natura rerum
De la nature des choses
(Traduction moderne, libre et poétique)
Aeneadum genetrix, hominum diuomque voluptas,
Génitrice des Enéades, volupté des hommes et des dieux,
alma Venus, caeli subter labentia signa
Alma Venus, toi qui sous les signes glissants du ciel
quae mare nauigerum, quae terras frugiferentis
assiste la mer porteuse des navires, les terres fertiles,
concelebras, per te quoniam genus omne animantum
toi par qui tout animal est conçu,
concipitur, uisitque exortum lumina solis,
pour se manifeste dans la lumière du soleil,
te, Dea, te fugiunt uenti, te nubila caeli
toi, Déesse, qu'épargne la violence des tempêtes
aduentumque tuum, tibi suauis daedala tellus
et pour qui la terre ingénieuse se couvre de fleurs suaves,
summittit flores, tibi rident aequora ponti,
pour qui se font riants les flots haute mer
placatumque nitet diffuso lumine caelum.
et brillant le ciel d'une lumière égale et pacifiée.
Nam simul ac species patefactas uerna diei,
Car, en outre, sitôt révélé le visage printanier du jour
et reserata uiget genitabilis aura Fauoni,
et renouvelée la vigueur fécondante du Zéphyr,
aeriae primum uolucres te, diua, tuumque
alors, frappés au cœur par ta puissance
significant initum perculsae corda tua ui.
dans l'air te chantent les oiseaux, Déesse, et avec toi tout ce qui t'appartient.
Inde ferae, pecudes persultant pabula laeta,
De là que les fauves et les troupeaux bondissent dans l'herbe épaisse,
et rapidos tranant amnis, ita capta lepore
traversant de même les flots rapides, tant, captif de tes charmes
te sequitur cupide quo quamque inducere pergis.
chacun s'empresse de te suivre jusqu'où tu le mènes obstinément.
Denique per maria ac montis fluuiosque rapacis,
Par les mers, les monts, les fleuves impétueux
frondifeasque domos auium camposque uirentis,
les abris feuillus des oiseaux et les campagnes verdoyantes
omnibus incutiens blandum per pectora amorem,
après avoir jeté le tendre amour au coeur de chaque espèce,
efficis ut cupide generatim saecla propagent.
tu réussis, propageant partout le désir de se renouveler...
(...)
René Descartes
DISCOURS DE LA MÉTHODE (extraits)
« Mais je croyais avoir donné assez de temps aux langues, et même aussi à la lecture des livres anciens, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car c’est quasi le même de converser avec ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule, et contre raison, ainsi qu’on coutume de faire ceux qui n’ont rien vu. Mais lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger en son pays ; et lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. Outre que les fables font imaginer plusieurs évènements comme possibles qui ne le sont point ; et que même les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses, pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » ( ….. )
« Je ne dirai rien de la philosophie sinon que voyant qu’elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s’y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse, je n’avais point assez de présomption pour espérer d’y rencontrer mieux que les autres ; et que, considérant combien il peut y avoir de diverses opinions, touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu’il puisse y en avoir jamais plus d’une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n’était que vraisemblable. » ( ….. )
« C’est pourquoi sitôt que l’age me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittais entièrement l’étude des lettres. Et me résolvant à ne chercher plus d’autres sciences, que celle qui se pourrait trouver en moi même, ou bien dans le grand livre du monde, j’employais le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des ramées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions, à recueillir diverses expériences, à m’éprouver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, que j’en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pu rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont l’évènement le doit punir bientôt après, s’il a mal jugé, que dans ceux que fait un homme de lettre dans son cabinet, touchant des spéculations qui ne produisent aucun effet, et qui ne lui sont d’autre conséquence, sinon que peut-être il en tirera d’autant plus de vanité qu’elles seront plus éloignées du sens commun, à cause qu’il aura dû employer d’autant plus d’esprit et d’artifice à tâcher de les rendre vraisemblables. Et j’avais toujours un extrême désir d’apprendre à distinguer le vrai d’avec le faux, pour voir clair en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.
Il est vrai que, pendant que je ne faisais que considérer les mœurs des autres hommes, je n’y trouvais guère de quoi m’assurer, et que j’y remarquais autant de diversité que j’avais fais auparavant entre les opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j’en retirais était que, voyant plusieurs choses qui, bien qu’elles nous semblent extravagantes et ridicules, ne laissent pas d’être communément reçues et approuvées par d’autres grands peuples, j’apprenais à ne rien croire trop fermement de ce qui ne m’avait été persuadé que par l’exemple et par la coutume, et ainsi je me délivrais peu à peu de beaucoup d’erreurs qui peuvent offusquer notre lumière naturelle, et nous rendre moins capables d’entendre raison. Mais après que j’eus employé quelques années à étudier ainsi dans le livre du monde et à tâcher d’acquérir quelque expérience, je pris un jour résolution d’étudier aussi en moi-même, et d’employer toutes les forces de mon esprit à choisir les chemins que je devais suivre. Ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné, ni de mon pays, ni de mes livres. »
Troisième partie
(…..)« Toutefois ces neuf années s’écoulèrent avant que j’eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d’être disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les fondements d’aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. Et l’exemple de plusieurs excellents esprits qui en ayant eu ci-devant le dessein, me semblaient n’y avoir pas réussi, m’y faisait imaginer tant de difficultés, que je n’eusse peut-être pas encore sitôt osé l’entreprendre, si je n’eusse vu que quelques uns faisaient déjà courre le bruit que j’en était venu à bout. Je ne saurait pas dire sur quoi ils fondaient cette opinion; et si j’y ai contribué quelque chose par mes discours ce doit avoir été en confessant plus ingénument ce que j’ignorais, que n’ont coutume de faire ceux qui ont un peu étudié, et peut-être aussi en faisant voir les raisons que j’avais de douter de beaucoup de choses que les autres estimaient certaines, plutôt qu’en me vantant d’aucune doctrine. Mais ayant le cœur assez bon pour ne vouloir point qu’on me prît pour un autre que je n’étais, je pensais qu’il fallait que je tâchasse, par tous moyens, à me rendre digne de la réputation qu’on me donnait; et il y a justement huit ans que ce désir me fit résoudre à m’éloigner de tous les lieux où je pouvais avoir des connaissances, et à me retirer ici, en un pays où la longue durée de la guerre a fait établir de tels ordres que les armées qu’on y entretient ne semblent servir qu’à faire qu’on y jouisse des fruits de la paix avec d’autant plus de sûreté, et où parmi la foule d’un grand peuple fort actif, et plus soigneux de ses propres affaires que curieux de celles d’autrui, sans manquer d’aucune commodités qui sont dans les villes les plus fréquentées, j’ai pu vivre aussi solitaire et retiré que dans les villes les plus écartées. »
Quatrième partie
« Je ne sais si je dois vous entretenir des méditations que j’y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin parfois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient fort indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus (Descartes fait ici référence à la morale provisoire, ou « par provision » qu’il a présentée dans la troisième partie); mais, parce qu’alors je désirais seulement vaquer à la recherche de la vérité, je pensais qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fut absolument indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois je voulus supposer qu’il n’y eût aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer. Et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun autre je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons sans qu’il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie je me résolu de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrée en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux il fallait nécessairement que moi, qui le pensait, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeais que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
Puis, examinant avec attention ce que j’étais et voyant que je pouvais feindre que je n’avais aucun corps, et qu’il n’y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse ; mais que je ne pouvais pas ne pas feindre pour cela que je n’étais point; et qu’au contraire de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j’étais; au lieu que, si j’eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j’avais jamais imaginé eût été vrai, je n’avais aucune raison de croire que j’eusse été : je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu ni ne dépend d’aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c’est-à-dire l’âme par laquelle je suis ce que je suis est entièrement distincte du corps, et même qu’elle est plus aisée à connaître que lui, et qu’encore qu’il ne fût point, elle ne laisserait pas d’être tout ce qu’elle est.
Après cela je considérait en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine; car, puis que je venais d’en trouver une que je savais être telle, je pensais que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en ceci : je pense, donc je suis, qui m’assure que je dis la vérité sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être : je jugeais que je pouvais prendre pour règle général que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; mais qu’il y avait seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.
En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon être n’était pas tout parfait, car je voyais clairement que c’était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m’aviser de chercher d’où j’avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n’étais; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fur en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j’avais de plusieurs autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur et de mille autres, je n’étais point tant en peine de savoir d’où elles venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semblât les rendre supérieures à moi, je pouvais croire que, si elles étaient vraies, c’étaient des dépendances de ma nature, en tant qu’elle avait quelque perfection; et si elles ne l’étaient pas, que je les tenais du néant, c’est-à-dire qu’elles étaient en moi parce que j’avais du défaut. Mais ce ne pouvait être le même de l’idée d’un être plus parfait que le mien : car de la tenir du néant c’était chose manifestement impossible; et parce qu’il n’y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait qu’il n’y en a que de rien procède quelque chose, je ne la pouvais tenir non plus de moi-même. De façon qu’il restait qu’elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que je n’étais, et même qui eût en soi toutes les perfections dont je pouvais avoir quelque idée, c’est à dire pour m’expliquer en un mot, qui fut Dieu. A quoi j’ajoutais que, puisque je connaissais quelques perfections que je n’avais point, je n’étais pas le seul être qui existât (j’userai, s’il vous plait, librement ici des mots de l’École), mais qu’il fallait, de nécessité, qu’il y en eût quelque autre plus parfait. duquel je dépendisse, et duquel j’eusse acquis tout ce que j’avais. Car si j’eusse été seul et indépendant de tout autre en sorte que j’eusse eu, de moi-même, tout ce peu que je participais de l’être parfait, par même raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer être en Dieu. Car suivant les raisonnements que je viens de faire pour connaître la nature de Dieu, autant que la mienne en était capable, je n’avais qu’à considérer, de toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée si c’était perfection, ou non,de les posséder, et j’étais assuré qu’aucune de celles qui marquaient quelque imperfection n’était en lui, mais que toutes les autres y étaient. Comme je voyais que le doute, l’inconstance, la tristesse, et choses semblables n’y pouvaient être, vu que j’eusse été moi-même bien aise d’en être exempt. Puis, outre cela j’avais des idées de plusieurs choses sensibles et corporelles : car, quoique je supposasse que je rêvais, et que tout ce que je voyais ou imaginais était faux, je ne pouvait nier toutefois que les idées n’en fussent véritablement en ma pensée; mais parce que j’avais déjà connu en moi très clairement que la nature intelligente est distincte de la corporelle, considérant que toute composition témoigne de la dépendance, et que la dépendance est manifestement un défaut, je jugeais de là que ce ne pouvait être une perfection en Dieu d’être composé de ces deux natures, et que, par conséquent il ne l’était pas; mais que, s’il y avait quelques corps dans le monde, ou bien quelques intelligences, ou autres natures, qui ne fussent point toutes parfaites, leur être devait dépendre de sa puissance, en telle sorte qu’elles ne pouvaient subsister sans lui un seul moment ( ici une des rares allusions de Descartes à la doctrine de la Création continuée ).
Je voulus chercher après cela d’autres vérités et m’étant proposé l’objet des géomètres que je concevais comme un corps continu, ou un espace indéfiniment étendu en longueur, largeur et hauteur ou profondeur, divisible en diverses parties, qui pouvaient avoir diverses figures et grandeurs, et être mues ou transposées en toutes sortes, car les géomètres supposent tout cela en leur objet, je parcourus quelques-unes de leurs plus simples démonstrations. Et ayant pris garde que cette grande certitude que tout le monde leur attribue n’est fondé que sur ce qu’on les conçoit évidemment, suivant la règle que j’ai tantôt dite, je pris garde aussi qu’il n’y avait rien du tout en elles qui m’assurât de l’existence de leur objet. Car, par exemple, je voyais bien que supposant un triangle il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits; mais je ne voyais rien pour cela qui m’assurât qu’il n’y eût au monde aucun triangle. Au lieu que revenant à examiner l’idée que j’avais d’un Être parfait je trouvais que l’existence y était comprise, en même façon qu’il est compris dans celle d’un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d’une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment; et que par conséquent il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet Être parfait, est ou existe, qu’aucune démonstration de géométrie le saurait être. » ( ... )