LAMPES DE POCHE

Préface

Par Louis van Delft

« La marque de fabrique des aphorismes dont Dominique Forget nous offre ici une belle brassée est philosophique. « Hasard », « Nécessité », « être », « Néant », « Contingence », « transcendance »… sont des termes qui semblent venir aussi spontanément sous sa plume que, sous celle du commun des mortels le pronom personnel « je » ou la conjonction de coordination « et ». J’ignore s’il est philosophe de formation ou de profession. Cela pourrait bien être. Il faut, dans ce cas, le féliciter d’avoir su se garder des tics qui trop souvent gâtent la plume des maîtres de philosophie s’écartant du beau modèle que procurait Alain, il n’y a pas encore si longtemps(*). On sait du reste que l’honnête homme ne se pique de rien, et c’est véritablement respecter le lecteur que de savoir oublier ou occulter tout son savoir.

Un grand nom et une belle pensée viennent à l’esprit à la lecture de ce recueil. C’est Pascal et cette notation qui devrait figurer sur les tablettes de tous ceux qui font des livres : « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme ». Mais voici que le préfacier tombe – déjà! – précisément dans le travers qu’il vient de fustiger. Lecteur qui t’apprêtes à tirer ton profit des méditations et des veilles de Dominique Forget je t’en demande pardon. Et tu devrais me l’accorder car tu sais bien que Pascal est l’un des plus grands moralistes de tous les temps. Or tu noteras combien Dominique Forget doit à la longue et riche tradition des « spectateurs de la vie » : la composition discontinue et fragmentée, si bien accordée à notre age de l’atome et de l’atomisation de toutes choses, la « rumination » permanente de quelques idées fondatrices et maitresses, arrêt que si peu d’entre nous savent pratiquer ; la présence discrète mais fraternellement murmurée d’un moi aimant et souffrant ; style qui, sans y toucher, se détache de l’écriture pour s’épanouir en art d’exister. »

(*) Quand Louis van Delft a écrit ce texte les propos violemment antisémites contenus dans le Journal inédit du philosophe Alain n’avaient pas encore été révélés. S’ils l’avaient été Louis van Delft aurait-il maintenu cette référence? On pourrait en douter compte tenu notamment de sa propre histoire familiale telle que racontée dans son ouvrage « Perplexe »

Louis van Delft (1938 – 2016), né David Cohen à Amsterdam, fut professeur de langue et littérature française à l’Université Paris X et grand spécialiste des moralistes français et européens. Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur ce sujet, éditeur de La Bruyère et de La Fontaine il était également chroniqueur théâtral et auteur de deux pièces radiophoniques. Dans un ouvrage intitulé « Perplexe » il nous a en outre donné le récit allégorique, humoristique et testamentaire d’une existence sauvée de l’horreur et de la barbarie, existence qui aura été en grande partie consacrée à la transmission de notre héritage humaniste, culturel et européen.

LE PUZZLE DE LICHTENBERG

Par Gilles Dumarchez

Georg Christoph Lichtenberg, philosophe allemand du XVIII° siècle, n’a laissé pour œuvre qu’une montagne d’aphorismes dont, selon Pierre Senges (Les Fragments de Lichtenberg.- Ed. Verticales), une association des amis de Lichtenberg créée à la mort de celui-ci a prétendu qu’elle était destinée à être organisée de façon à produire un grand roman. Cette association, toujours selon Pierre Senges, s’attela donc à la tache de rassembler le puzzle envisagé par Lichtenberg, mais ce qu’on découvre dans le roman de Senges, ce sont les péripéties liées à cette entreprise fictive dont le résultat reste plus qu’incertain. Un siècle plus tard, Robert Musil, pour autant qu’il ait tenu des carnets de notes ou d’aphorismes, un journal, ne cherche pas le secours d’une association quelconque, il commence par ne pas mourir, et met à profit ce sursis pour rédiger, à partir de ces hypothétiques carnets, son grand-oeuvre: L’Homme sans qualités.

Un siècle plus tard encore, Dominique Forget allume tous les jours ou presque, sur son blog, des Lampes de poche dignes des fragments de Lichtenberg. Choisira-t-il comme celui-ci de mourir en espérant que ses disciples se chargeront de reconstituer le puzzle supposé, ou, tel Musil, y consacrera-t-il lui-même les années qui lui restent à vivre?

S’il y a de la mélancolie chez les trois philosophes précédents, qui n’ont pu se rencontrer, et pour cause, mais se sont peut-être inspirés les uns des autres, au besoin par anticipation, ce n’est pas dans leurs carnets qu’on la perçoit, mais dans cette tendance à citer, ailleurs et en toute honnêteté, les auteurs qui les nourrissent. Chez l’un au moins, la pratique de la photographie n’est pas étrangère à ce versant mélancolique de sa personnalité.